Rarement scrutin n'aura suscité aussi peu d'engouement. Les citoyens du Grand Fribourg se prononceront dimanche sur les statuts de leur agglomération politique dans l'indifférence générale. A part La Liberté, qui a accompli un important effort rédactionnel pour expliciter les enjeux du vote, personne ne semble s'intéresser au sujet.

Pourtant, le verdict des urnes pourrait avoir une incidence déterminante sur le devenir de la région, voire du canton. Lancé il y a 13 ans, le processus d'agglomération est censé doter les Fribourgeois d'un «centre cantonal fort», susceptible de devenir un interlocuteur de poids entre Berne et Lausanne.

«Faire le pas»

Le préfet de la Sarine, Nicolas Deiss - qui préside l'assemblée constitutive de l'agglomération fribourgeoise -, ne s'inquiète pas trop de ce manque d'intérêt. «C'est vrai que vu l'importance du projet, je pensais que cela générerait un débat plus vif. Mais je comprends la retenue des citoyens. On leur rebat les oreilles de cette histoire depuis tellement longtemps qu'ils doivent estimer qu'il est maintenant temps de faire le pas», note-t-il.

Il est vrai que la mise sur pied de l'«agglo», comme on l'appelle, n'aura pas été une sinécure. Le processus a démarré en 1995, avec l'adoption par le Grand Conseil d'une loi sur les agglomérations, une démarche unique en Suisse. Deux ans plus tard, le Conseil d'Etat définissait le périmètre de la nouvelle structure, en y incluant dix communes du Grand Fribourg: la capitale cantonale, Villars-sur-Glâne, Givisiez, Granges-Paccot, Corminboeuf, Marly, Belfaux, Grolley, Guin et Tavel, pour un total de 75000 habitants.

En 2002, l'assemblée constitutive de l'agglo démarrait ses travaux, sous la houlette de Nicolas Deiss. Objectif: mettre en commun un certain nombre de tâches supportées par les communes. Après de nombreuses séances, on s'accorde sur une variante minimale, comprenant les transports, l'aménagement du territoire, la protection de l'environnement, les promotions économiques et touristiques. Ni les infrastructures culturelles, ni surtout la fiscalité ne sont intégrées à l'ensemble, ce qui fait dire à l'économiste Bernard Dafflon, qu'il s'agit d'une «coquille vide».

En parallèle, l'entité territoriale subit des variations. Deux nouvelles communes, Avry et Matran, se joignent à l'aventure, tandis que deux autres, Grolley, puis Tavel, quittent le navire. Le retrait de Tavel prend un tour dramatique. Il est dû à l'initiative de son syndic, Roman Schwaller, le frère du conseiller aux Etats Urs Schwaller. Outre une incidence financière trop grande pour le chef-lieu singinois, il craint surtout que celui-ci ne perde son identité dans un «machin» dominé par les francophones. Le bilinguisme aurait dû constituer un moteur de l'agglomération en formation. Or la question des langues s'est muée en frein.

Droit de veto

La décision de Tavel irrite fortement les bâtisseurs de l'«agglo», d'autant plus que le canton a accepté, à sa demande, un changement de la loi en 2007. Ainsi, le transfert de nouvelles tâches ne se décidera plus à la double majorité des communes et de la population, comme cela avait été décidé initialement, mais à l'unanimité. De fait, cela instaure un droit de veto pour les communes. La «coquille vide» perd encore de sa substance.

Dans ces conditions, il est douteux que cet édifice branlant, accouché dans la douleur, se mue subitement en un «centre cantonal fort» appelé de tous leurs vœux par les politiques du cru. Révélateur, du reste, le fait que le canton a dû reprendre au vol la rédaction du plan directeur de l'agglomération fribourgeoise, afin de pouvoir toucher les subsides de la Confédération. L'«agglo» récupérera la gestion du dossier dès cet été, si les citoyens acceptent ses statuts.

Déséquilibre

Nicolas Deiss veut pourtant croire que l'institution pourra tenir le rôle de moteur cantonal. «Elle devrait être un déclencheur, affirme-t-il. La constitution d'une grande entité supracommunale devrait accélérer les fusions entre communes et aussi la réforme territoriale du canton. Autrement, on aura un déséquilibre entre elle et la périphérie.»

Sorte de quatrième niveau institutionnel entre canton et communes, l'agglomération fribourgeoise aura son législatif, le Conseil de l'«agglo», dont les 52 membres seront élus par les assemblées et parlements communaux. Celui-ci nommera ensuite un exécutif de 12 personnes, le Comité de l' «agglo». On devrait y retrouver un bon nombre de syndics des différentes communes partenaires de cet édifice politique qui n'a pas d'équivalent en Suisse.