Quatre heures du matin, vendredi 1er juin 1984. Sorti des brumes, un commando du groupe Bélier abat la Sentinelle des Rangiers au moyen de cordes et poulies. A 6 heures, la toute jeune radio Fréquence Jura enregistre un appel anonyme annonçant que «le Fritz, symbole de l'immobilisme suisse, s'est définitivement couché».

«Soldat inconnu» érigé en 1924 sur les hauteurs jurassiennes, la Sentinelle des Rangiers entamait, dix ans après le plébiscite libérateur du Jura, une agonie qui allait durer vingt ans. Elle s'est achevée au grand jour le vendredi 24 septembre dernier à Delémont. Alors que le Jura commémorait avec la Suisse officielle 25 ans d'autonomie cantonale, deux activistes cagoulés du Bélier ont réduit en miettes la tête du Fritz.

Pro Jura reconnaissant

L'idée émane du notable et major jurassien Albert Joray, président de Pro Jura: ériger aux Rangiers, «sommet» à 856 mètres entre Porrentruy et Delémont, un «monument national […] en témoignage de reconnaissance envers l'armée pour la garde vigilante des frontières pendant les années 1914 à 1918».

Les initiateurs font appel à l'artiste chaux-de-fonnier Charles L'Eplattenier, spécialiste de l'art patriotique de l'entre-deux-guerres. D'un goût artistique discutable – nombreux sont ceux qui ont raillé «sa laideur remarquable» –, le monument est taillé dans un bloc de granit erratique trouvé près de Corcelles-Cormondrèche, offert par le canton de Neuchâtel.

Avec la petite Gilberte

L'inauguration, à laquelle participait le très germanophile général Ulrich Wille, fut, le 31 août 1924, une «éclatante manifestation de l'esprit patriotique qui anime le peuple suisse». Les intervenants, fédéraux, militaires et jurassiens, saluèrent l'incarnation du «soldat modèle, portrait du devoir accompli […] protégeant notre pays, nos biens et nos familles». Le Fritz devait ressouder les Suisses, divisés durant la Grande Guerre selon leurs options francophiles ou germanophiles.

Comme la visite chez la Petite Gilberte de Courgenay, le «pèlerinage» au pied de ce que l'historien Claude Hauser appelle le «soldat inconnu monumental et viril, fier et droit»* devient un classique pour des dizaines de milliers de Suisses. Le symbole se renforce durant la Seconde Guerre mondiale, en raison du cantonnement des troupes aux Rangiers et non plus aux frontières. Dans la mémoire collective, la Sentinelle, c'est le souvenir et l'exaltation des Mobs.

Le renversement de 1964

En raison de sa garde tournée vers la France, ou de ses attraits prussiens – d'où son surnom de Fritz –, la Sentinelle ne comble pas le fossé entre francophiles et germanophiles des années de guerre. Et la charge symbolique du monument sera ensuite piégée par le développement de la Question jurassienne.

A l'initiative du sergent-major Pierre Laurent, membre du Rassemblement jurassien, un comité se constitue pour commémorer, en 1964, les 50 et les 25 ans des mobilisations de 14 et de 39. Récupérée par les militaires, la célébration est alors fustigée par les séparatistes. De jurassien, le comité des festivités devient pro-bernois: il invite le conseiller d'Etat bernois Virgile Moine et le conseiller fédéral Paul Chaudet, deux personnalités controversées dans le Jura, en raison de leur projet d'implanter une place d'armes aux Franches-Montagnes.

La cérémonie du 30 août 1964 tourne à la confusion. 8000 manifestants jurassiens empêchent les orateurs de s'exprimer. Le conseiller fédéral Chaudet est touché par la hampe d'un drapeau. La Suisse officielle et profonde s'indigne, mais prend conscience d'une Question jurassienne qui connaît aux Rangiers une étape décisive.

Le Fritz devient un nouveau symbole: celui du conflit entre l'affirmation de l'identité jurassienne et l'expression de valeurs nationales. «Le Bélier pose le problème de la compatibilité entre identité jurassienne et identité nationale», analysent les historiens François Kohler et Marc-Olivier Gonseth**. «L'armée de milice et l'idéal

du citoyen-soldat, célébrés par les promoteurs de la Sentinelle, font place à l'armée institution, devenue pour les séparatistes jurassiens le stéréotype de l'immobilisme suisse et du militarisme», écrit Claude Hauser.

Abattu, mais relevé

Le 1er juin 1984, le Fritz tombe pour la première fois. Il n'était pas, semble-t-il, dans les intentions du Bélier de déboulonner l'entier du monument. Il se serait contenté de lui arracher la tête, pour l'échanger au musée d'Unterseen avec la pierre d'Unspunnen, dérobée deux jours après la chute de la Sentinelle. Mais l'armature métallique interne de la statue l'a entièrement entraînée au sol.

Considérée à l'époque comme une «erreur tactique, tranchant avec l'humour des coups d'éclat du Bélier», l'opération suscite la condamnation unanime, même dans le Jura. Président du gouvernement, François Lachat clame: «Qu'elle plaise ou non, cette statue fait partie de notre patrimoine. S'y attaquer, c'est s'attaquer à la patrie jurassienne.» Pro Jura dénonce «un acte stupide et insensé envers un symbole de liberté, d'indépendance et d'esprit de sacrifice».

Un industriel delémontain organise alors une collecte destinée à réparer la Sentinelle. Le 28 juin 1984, le Fritz est remonté sur son socle.

Jusqu'à la nausée

Dans la nuit du 8 au 9 août 1989, cinquante ans après la Mob de 1939, la Sentinelle s'effondre une seconde fois. Les démolisseurs emportent sa tête et sa baïonnette. Sans revendiquer l'acte, le Bélier envoie un «testament du Fritz». Toujours aussi générale, la réprobation est toutefois moins vive. D'aucuns, las, se réjouissent même du regain de visibilité au carrefour routier des Rangiers.

En attendant de connaître son sort, le Fritz mutilé gît dans un entrepôt des Ponts et chaussées près de Glovelier. Le 25 février 1990, alors que l'exécutif jurassien vient de décider de le remettre en état, il est irrémédiablement détruit par un incendie criminel. L'ultime acte de l'agonie de la Sentinelle a eu lieu il y a huit jours à Delémont.

Une fois encore, le Bélier subit les foudres de ses compatriotes: le gouvernement s'insurge devant un «acte inutile, gratuit et profondément blessant, […] nuisant à l'image du Jura»; les courriers de lecteurs parlent de «honte pour le Jura», «de quoi donner la nausée», et même de «talibanisme», en référence à la destruction des bouddhas afghans.

Identité schizophrénique

«Le Fritz n'a pas résisté à une évolution schizophrénique», dit Claude Hauser, expliquant que «les rapports entre les composantes identitaires du monument commémoratif sont perçus différemment selon les générations et les sensibilités.

Pour ceux à qui la Suisse importe autant que la région, le renversement du monument représente un acte inqualifiable. Pour d'autres au contraire, qui ont accumulé des griefs face à la Confédération et à l'armée, les valeurs nationales et régionales ont tendance à s'opposer plutôt qu'à se compléter. Le lieu est devenu pour eux sans véritable mémoire, et sa charge emblématique initiale s'est transformée en stéréotype négatif».

Englué dans ses paradoxes (comment explique-t-il sa croisade pour récupérer la roue du moulin de Bollement, élément du patrimoine jurassien parti à Berne, et pourquoi s'acharne-t-il à détruire le Fritz?) et un militantisme passéiste, le Bélier fait montre de méconnaissance du passé jurassien, disent encore les historiens Kohler et Gonseth. «Non au sens scolaire, mais au sens existentiel. […] Les Rangiers, pour la jeunesse d'aujourd'hui, c'est la manifestation de 1964, et non le souvenir de la Mob.»

* «L'aventure du Jura», Claude Hauser, éditions Antipodes, 2004.

** «Vivre en société, panorama du pays jurassien», tome IV, Marc-Olivier Gonseth

et François Kohler, «Société jurassienne d'Emulation», 1993.