La Coopérative fribourgeoise des fabricants de fromage d'alpage a obtenu gain de cause. Avdulla Hakaj, l'affineur de gruyère kosovar qui avait dû quitter la Suisse en novembre dernier, peut revenir dans notre pays. L'Office fédéral des migrations lui a octroyé une autorisation de séjour comme spécialiste en production fromagère. Il devrait être de retour dès aujourd'hui dans le canton de Fribourg, a appris Le Temps.

La désertion

«Son visa l'attend à Pristina. Berne a accepté de le considérer comme un travailleur spécialisé dans un domaine, en l'occurrence l'affinage de fromage. Il sera vraisemblablement au bénéfice d'un permis B», relève Xavier Orsini, chef de la Section asile et exécution des renvois au Service cantonal de la population et des migrants.

L'histoire d'Avdulla Hakaj tient du conte de fées moderne. En 1996, abandonnant sa famille, il quitte le Kosovo en guerre pour se réfugier en Suisse. Par deux fois, il dépose une demande d'asile. En vain. Pacifiste dans l'âme, il avait refusé la conscription et était du coup devenu un déserteur. «Je ne voulais pas tuer des gens, alors j'ai dû partir pour sauver ma propre vie», racontait-il au Temps en juin 2007 (LT du 07.06.2007)

Après avoir été garde-génisses sur un alpage gruérien, il obtient un emploi d'affineur auprès de la Coopérative fribourgeoise des fabricants de fromage d'alpage. Une révélation. Le Kosovar se montre en effet particulièrement habile dans cet exercice. Nicolas Esseiva, responsable des caves, témoigne: «Il sent comme personne d'autre la matière. Si une pièce a besoin de davantage ou au contraire de moins de sel, si elle doit être lavée, il le voit tout de suite. Cela n'a l'air de rien, mais c'est essentiel pour la qualité d'un fromage.»

Vista, finesse, doigté, amour du travail bien fait: à en croire Nicolas Esseiva, Avdulla Hakaj est une perle fromagère hors norme. La coopérative lui paie un salaire brut de 4200 francs par mois. Homme sans histoire, parfaitement intégré, ce célibataire mène une existence paisible entre ses meules jusqu'en 2006. Il vit entre Bulle et Charmey dans la plus parfaite illégalité, au contentement des producteurs de fromage.

Une réponse implacable

Les choses se corseront lorsque, en automne 2006, les Charmeysans voudront régulariser la situation de cet «employé irremplaçable». Des démarches sont entreprises auprès de l'administration cantonale. Mais le Kosovo n'est plus en guerre. La réponse revient, implacable: Avdulla Hakaj doit quitter la Suisse. Ni une pétition de soutien signée par 600 personnes, ni des rencontres avec des représentants du Conseil d'Etat ne changeront la décision des autorités fribourgeoises. Le 17 novembre 2007, il s'envole de Kloten pour Pristina, sous l'œil attentif de la police.

Erwin Jutzet, le directeur fribourgeois de la Sécurité et de la justice (PS), a toujours soutenu qu'un retour dans les Balkans était nécessaire pour que le fromager kosovar puisse obtenir un visa. Son intégration était certes parfaite, mais ce n'était manifestement pas un cas de rigueur humanitaire. Dans ces conditions, sa seule chance était d'émettre depuis le Kosovo une demande de travail comme spécialiste. La coopérative devait le soutenir dans cette démarche en démontrant qu'elle avait impérativement besoin de lui.

S'il a montré quelques réticences au début, le socialiste a fini par s'impliquer fortement dans ce dossier. Il y a un mois, il est allé personnellement défendre la cause du fromager auprès de l'Office fédéral des migrations. Le résultat ne s'est pas fait attendre. Les producteurs gruériens peuvent être satisfaits, eux qui n'ont pas hésité à déployer un intense lobbying à l'endroit du gouvernement cantonal, notamment en sensibilisant les deux hommes de la terre que sont les ministres Pascal Corminboeuf et Georges Godel.

Avdulla Hakaj retrouvera donc les caves de la Tzintre, à Charmey, alors que commence la saison estivale. Une bonne nouvelle pour le village et ses paysans, mais qui laisse un léger goût d'amertume à certains observateurs. Car pour un cas, médiatisé, comme celui-là, combien d'expulsions se déroulent dans l'indifférence générale, simplement parce qu'il n'y a aucun intérêt en jeu?