Le putch manqué contre le président turc Erdogan et la répression qui s’en suit perturbent l’agenda politique suisse. Dimanche sur les ondes de la RSR, Didier Burkhalter est sorti de sa réserve. Pas pour condamner Ankara, même si ses services suivent de près ce qui s’y passe, a-t-il assuré, mais pour rappeler l’importance de la Turquie pour la stabilité de l’Europe.

Car il y a sur la table un accord très sensible sur la crise migratoire. La Turquie, traversée par des milliers de migrants, a accepté en mars dernier de reprendre les personnes débarquées illégalement sur les côtes grecques. En échange, elle a obtenu la libéralisation des visas pour ses citoyens voulant voyager en Europe. Un accord qui concerne directement la Suisse puisqu’en sa qualité d’Etat membre associé de l’espace Schengen, elle est tenue d’en reprendre les développements, confirme le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM). Un compromis peut éventuellement être trouvé mais l’accord peut aussi être dénoncé en dernier recours.

Fin avril, Didier Burkhalter indiquait que la procédure était déjà en route côté helvétique et que la suite dépendait d’un accord de réadmission avec la Turquie afin que celle-ci reprenne ses ressortissants dont l’entrée en Suisse a été refusée.

Des conditions

Fin juin, plusieurs interventions parlementaires étaient déjà déposées pour y mettre un frein. Les récents événements en Turquie viennent encore renforcer le scepticisme ambiant. Le conseiller national Carlo Sommaruga (PS/GE) a déposé en juin une motion demandant que la levée de l’obligation de visas soit soumise à plusieurs conditions, dont le respect des droits humains. «Avec la répression qui sévit aujourd’hui en Turquie, je ne vois pas comment on pourrait accepter un tel accord. Car on ne peut pas d’un côté avoir une politique étrangère qui promeut les droits de l’homme et de l’autre fermer les yeux sur la réalité en Turquie aujourd’hui», explique-t-il. Carlo Sommaruga est certain qu’une majorité du Parlement est prête à le suivre.

A droite, Doris Fiala (PLR/ZH) partage également son inquiétude. «Erdogan nous rend la tâche très difficile», déclare-t-elle. Membre de la délégation suisse auprès de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, elle estime qu’il ne faut pas surréagir actuellement et suivre attentivement ce que va faire l’Union européenne. «Pour la Suisse, ce n’est pas une question de pouvoir ou de vouloir. En principe, elle a l’obligation de reprendre les développements de Schengen, poursuit-elle. Et il ne faut pas oublier que la Turquie est un partenaire très important pour des questions de politique migratoire, d’intérêts économiques et géostratégiques. Personne n’a intérêt à ce que Ankara tourne le dos à l’Europe et à ses valeurs et se renforce dans le monde arabe». La conseillère nationale est cependant fataliste. La population suisse ne comprendrait pas qu’on puisse exempter les Turcs de visa en ce moment. «Et il faut en tenir compte, conclue Doris Fiala. Les Suisses sont actuellement désécurisés et il faut parfois faire de la politique étrangère en tenant compte du climat intérieur. C’est une question de sensibilité politique».

«Ce n’est pas le moment»

La réponse viendra certes de Bruxelles. L’Union européenne privilégiera-t-elle son accord migratoire au détriment du respect des valeurs démocratiques? Carlo Sommaruga note que cet accord migratoire n’est plus aussi vital qu’il ne l’était il y a une année. «L’arrivée par la Grèce est devenue moins attractive depuis que la route des Balkans est devenue plus difficile. Les migrants semblent privilégier le passage par la Libye».

Le conseiller national Manuel Tornare (PS/GE) dit aussi avoir été rassuré par les propos tenus dimanche soir par Didier Burkhalter. «Les interventions diverses vont pleuvoir au Parlement, mais j’imagine que le Conseil fédéral est assez grand pour comprendre que ce n’est pas le moment d’exempter de visas un pays qui vient d’emprisonner 13’000 personnes et menace de pourchasser ses opposants jusqu’en Suisse», lance-t-il. En cas de levée des visas, certains craignent un afflux de Turcs qui déposeraient ensuite une demande d’asile en Suisse. Manuel Tornare soulève un autre danger: que les Turcs exportent leurs problèmes en Suisse, et que les pros et les antis Erdogan rendent l’atmosphère explosive. Pour le conseiller national genevois, «laisser ouvert la question des visas permet également de conserver un levier pour négocier avec Erdogan», estime-t-il.