«Il faut cesser de nourrir les vaches comme des cochons.» Cette citation est de Peter Thomet, enseignant à la Haute Ecole des sciences agronomiques, forestières et alimentaires de Zollikofen, dans le canton de Berne. Elle est parue dans un article du mensuel NZZ Folio consacré à l’utilisation du soja dans l’alimentation des bovins. Joint par Le Temps, l’ingénieur agro­nome confirme ses propos: «Nous avons assez d’herbage en Suisse pour nourrir toutes les vaches sans qu’on ait besoin d’importer du soja. Ces importations proviennent du Brésil, impliquent la destruction de la forêt amazonienne et accentuent les problèmes climatiques. C’est du gaspillage, d’autant plus que la Suisse est le pays qui a la plus grande surface herbagère d’Europe relativement à sa surface agricole. Et l’herbage y est de très bonne qualité.»

Il y a une certaine logique à ce que les granivores comme les poules et les porcs consomment du soja, un concentré protéique. Mais environ 40% des importations de soja sont affectées à l’alimentation des bovins, selon des rapports concordants de l’Union suisse des paysans (USP) et de Greenpeace. Les vaches, les génisses et les veaux mangent donc davantage de soja que les granivores traditionnels.

La Suisse produit 90% du fourrage distribué au bétail. Les 10% restants sont importés, et la part d’aliments concentrés protéiques dans ces importations ne cesse d’augmenter. Selon l’USP, les importations de soja sont passées en 20 ans de 28 à plus de 50%. D’après Greenpeace, ces deux dernières années, elles ont même augmenté de 21%, grimpant de 250 000 à 300 000 tonnes. L’organisation écologiste a alerté l’opinion publique en mai, dénonçant un niveau record des importations de soja destinées au bétail et «une spirale insensée».

Divers milieux commencent à se mobiliser pour freiner l’augmentation de ces importations en Suisse. L’USP va demander l’octroi d’une prime pour les agriculteurs développant la production fourragère en vue de la session parlementaire d’automne, qui se penchera sur la Politique agricole 2014-2017. La motion Büttiker, qui exige de lier davantage la production laitière à la surface fourragère propre des entreprises agri­coles, a déjà été approuvée tacitement par le Conseil des Etats en septembre 2011.

«Le soja importé en Suisse est exempt d’OGM, précise Jacques Bourgeois, directeur de l’USP. Mais il devient de plus en plus rare et de plus en plus cher. Il est important de développer notre propre production fourragère pour diminuer notre dépendance de l’étranger. Nous sommes sous-dotés en Suisse dans ce domaine.»

L’augmentation drastique de l’importation d’aliments concentrés est due à une baisse importante – environ 40 000 ha, soit 40% – de la production indigène des céréales fourragères ces vingt dernières années. Leur prix ayant baissé de moitié depuis la réforme agricole lancée au début des années 90, elles ne représentent que peu d’intérêt aux yeux des agriculteurs. L’interdiction des farines animales a aussi contribué à l’augmentation des importations de soja. Cependant, «la consommation globale de concentrés n’a pas augmenté, précise Martin Rufer, responsable du département Production, marché et écologie de l’USP. L’augmentation des importations n’a fait que compenser la baisse de la production indigène. Les concentrés alimentaires représentent environ 20% du fourrage pour le bétail, et 10% pour les vaches laitières.»

Pourtant, selon le syndicat Uniterre, qui milite en faveur d’une agriculture durable, alors qu’en 1999 une vache laitière recevait en moyenne 420 kilos de concentrés par année, cette quantité était de 800 kilos en 2010. Martin Rufer relativise ces chiffres. «C’est vrai que l’on donne plus de concentrés aux vaches, mais il faut tenir compte de la diminution du cheptel. Selon nos calculs, une vache reçoit entre 640 et 710 kilos de concentrés par année. C’est trois fois moins qu’en Allemagne ou que dans les autres pays voisins de la Suisse.»

Le soja augmente la productivité des vaches laitières, et diminue les coûts de production du lait. Peter Thomet dénonce cette manière de voir: «Les vaches ne sont pas faites pour donner autant de lait. De plus, celles qui sont nourries au soja ne font que deux lactations (deux cycles de production de lait d’environ une année chacun, ndlr), alors que celles qui ne mangent que des herbages peuvent faire jusqu’à cinq lactations.»

Il n’est pas facile de sensibiliser la population. En octobre 2011, Migros a lancé un nouveau lait en partenariat avec le label écologique IP-Suisse – le lait des prés, produit exclusivement à partir de ­vaches nourries d’herbages. Le distributeur a cessé la commercialisation du produit en mai, faute de succès. Il réfléchit toutefois à la manière de relancer ce projet, auquel 100 producteurs avaient pris part.

Le soja augmente la productivité des vaches laitièreset diminue les coûts de production du lait