protection de l’enfant

Fronde de famille

Daniel et Bea Merker-Senn ont perdu tout contact avec leur fille aînée, placée dans une famille d’accueil l’été dernier. Ulcérés, ils ont fédéré un mouvement contre les autorités de protection de l’enfant et de l’adulte. Ils lancent une initiative nationale la semaine prochaine

Daniel et Bea Merker-Senn ont perdu tout contact avec leur fille aînée, placée dans une famille d’accueil l’été dernier

Ulcérés, ils ont fédéré un mouvement contre les autorité de protection de l’enfant et de l’adulte. Ils lancent une initiative nationale la semaine prochaine

La photo de Saskia est dans la salle à manger. On y voit une brunette de 13 ans, la coupe au carré et un large sourire laissant apparaître une rangée de bagues dentaires. Le cadre contient également des clichés de ses quatre petits frères et sœurs, ainsi qu’un instantané du mariage des parents baignant dans un bonheur insouciant.

Une photo d’un autre temps. Ce matin, Bea et Daniel Merker-Senn ont les traits tirés, les mains qui tremblent. Ils nous reçoivent sur leur terrasse en bois donnant sur les prés, au bruit de la rivière et des cloches de vache. Le couple habite dans une maison traditionnelle aux fenêtres parées de rideaux en dentelle, dans le petit village d’Ebnat-Kappel à Saint-Gall. L’image de ce paradis s’évanouit au fil du récit des parents.

Daniel veut «tout raconter» comme exutoire: l’adolescence difficile de Saskia; l’intervention de l’Autorité de protection de l’enfant et de l’adulte (KESB); son placement chez des inconnus. «Nous n’avons plus de nouvelles d’elle depuis le mois de décembre. C’est horrible», souffle-t-il.

Vendeur à plein temps dans une grande surface à quelques kilomètres, il consacre le reste de ses semaines à combattre «l’arbitraire du KESB». Daniel Merker-Senn et sa femme ont créé une page Facebook et reçu à leur propre surprise «une avalanche de témoignages de parents» ayant vécu le même traumatisme. Ils ont décidé de fédérer un mouvement contre ces autorités de tutelle professionnelles et supra-régionales fondées en 2013, alors qu’elles étaient gérées autrefois par les communes.

La maison en tavillons blancs sert de quartier général pour le comité apolitique qu’ils ont créé, avec l’appui de l’auteure Zoë Jenny. Vendredi prochain, ils lancent une initiative nationale. Sans réserve financière et sans l’aide d’un parti. «Nous sommes totalement indépendants», martèlent-ils. L’initiative ne devrait pourtant pas tarder à recevoir des soutiens. L’UDC en a déjà fait un cheval de bataille. La section zurichoise avait comparé en janvier le KESB à la Stasi allemande, à la suite du double infanticide de Flaach (à Winterthour) commis par une mère affolée à l’idée de perdre la garde de ses enfants.

Tenues au secret professionnel, les autorités ne peuvent guère se défendre face à la vindicte populaire. Le KESB de la région de Winterthour-Andelfingen n’a jamais pu justifier sa décision dans les médias. Le KESB de Toggenburg ne peut pas davantage s’exprimer sur la famille Merker-Senn.

Reste la version des parents, avec toute son émotion. Daniel, 41 ans, n’est pas le père biologique de Saskia, mais il dit avoir endossé «totalement» ce rôle après son mariage avec Bea, déjà mère de deux enfants. Le couple a eu ensuite des jumeaux et une petite dernière, âgée aujourd’hui de 3 ans.

C’est la seule qui ne soit pas à l’école ce matin, courant gaiement sur les genoux de ses parents et dans le bac à sable du jardin. Bea, 40 ans, possède un atelier de décoration en bois à l’entrée de la maison, mais consacre la majeure partie de son temps à son foyer. Elle écoute le récit de son mari et le complète de temps à autre, d’une voix triste, en caressant le chien.

Ils racontent l’adolescence de leur aînée. «La vraie puberté: elle ne faisait plus ses devoirs, passait son temps sur son Natel. A la fin de l’école secondaire, elle n’a rien voulu entreprendre, ni école, ni apprentissage. Puis, un jour, elle a fugué à l’âge de 15 ans et on a appelé la police.» L’adolescente a refusé tout d’abord de rentrer chez ses parents et s’est retrouvée placée en foyer. «Elle a regretté trois jours après, et elle est revenue à la maison», poursuivent-ils.

Qu’est-ce que la jeune fille a raconté au foyer? La famille Merker-Senn reçoit la visite du KESB, qui leur impose un accompagnement hebdomadaire. «Les deux-trois premiers mois, nous pensions que c’était une bonne idée, que ces professionnels allaient nous aider à apaiser nos relations. Puis nous avons réalisé que notre fille utilisait ce suivi pour rejeter la faute sur toute la famille, sur ses frères et sœurs, et se justifier de ne pas chercher d’apprentissage.»

L’accompagnement va durer dix mois. Puis une crise va éclater lors de l’anniversaire de la mère en août 2014. «Le pire jour de ma vie», se souvient Bea, le teint pâle.

L’adolescente, qui a commencé un stage dans un centre de soin, s’est blessée à la cheville. Elle veut sortir pour une soirée au village, mais les parents refusent qu’elle aille danser alors qu’elle est en arrêt de travail. Crise. Insultes. Le père la tient fermement par le bras et lui ordonne de rester à la maison. Hurlements. Il laisse partir une claque. L’aînée s’enfuit chez les voisins. Et ne reviendra plus.

«Le lundi, le KESB nous a appelés pour nous informer qu’ils allaient la placer chez des tiers. Ils nous ont dit que c’était une mesure superprovisionnelle, car je l’avais frappée dangereusement et qu’elle était menacée», raconte Daniel, visiblement bouleversé.

Et pour prouver sa bonne foi, il ajoute: «Ils disent que je suis violent, mais pour les quatre autres enfants, il n’y a pas de soucis!» «Nous sommes peut-être des parents conservateurs, mais c’est une crise comme de nombreux adolescents peuvent en avoir», dit-il en secouant la tête.

Saskia sera placée à 20 km du village, dans une famille de paysans «habituée à accueillir des jeunes». «Un avocat nous a prévenus que nous avions 1% de chances d’obtenir gain de cause et que les frais seraient très importants.» Début janvier, la décision de placement devient définitive. «Et maintenant, je suis poursuivi au pénal pour violence. Cette histoire, c’est comme si le plancher se dérobait sous nos pieds», lâche-t-il.

Depuis, la famille est censée payer 6000 francs par mois pour l’entretien de l’aînée dans cette famille d’accueil, plus 4000 francs pour les frais annexes, d’accompagnement et de psychiatre, détaille Bea. «Comme nous n’avons pas les moyens, c’est la commune qui s’acquitte de la somme», dit-elle.

C’est le drame de Flaach qui les incite finalement à créer une page sur Facebook le 4 janvier. «On a été submergés par les témoignages, provenant des régions de Berne, de Thoune, de Saint-Gall, de Bâle mais aussi de Lucerne et d’Argovie.»

Ils mènent désormais un combat pour que les autorités de protection de l’enfant et de l’adulte retrouvent leur «humanité». «Il faut redonner le pouvoir aux communes, qui sont plus petites et nous connaissent. En finir avec ces «professionnels», siffle Daniel. Il faut que l’ ultima ratio prévale! Ce n’est pas le cas actuellement. Cela peut arriver à n’importe qui. Si un voisin malintentionné vous dénonce, vous serez pris dans une spirale infernale et vous ne pourrez plus rien faire. On a créé un monstre», lâche-t-il avec colère.

La famille est censée payer 6000 francs par mois pour l’entretien de l’aînée dans sa famille d’accueil, plus 4000 francs pour les frais annexes

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