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Le frondeur russe de Genève

Le journaliste Oleg Kashin agite le cyberespace russophone. Il distille ses critiques du Kremlin depuis la Cité de Calvin, où il s’est installé avec sa femme au printemps 2013

Le frondeur russe de Genève

Portrait Le journalisteOleg Kashin agite le cyberespace russophone

Il distille ses critiques du Kremlin depuis Genève

Adolescent, Oleg Kashin se destinait à naviguer sur la mer Baltique. Aujourd’hui, il sillonne les eaux troubles de la politique russe et s’évade dans les Alpes suisses durant son temps libre. De son premier métier de marin, le journaliste russe de 34 ans, né à Kaliningrad, a gardé l’amour du grand air et la résistance à l’adversité. Comme cette nuit de novembre 2010, lorsque des hommes l’ont surpris dans une rue de Moscou, à deux pas de chez lui, et roué de coups avant de le laisser pour mort. Quatre jours plus tard, il sort du coma avec de multiples fractures et les mains broyées. «J’y ai laissé un doigt», dit-il en agitant la main gauche, attablé à la terrasse du café Léo, à Genève.

Une enquête est en cours. Mais pour lui, il n’y a pas de doute, c’était l’œuvre d’une milice pro-Kremlin. Loin de le réduire au silence, l’événement lui a valu la renommée en Russie, qu’il met à profit pour distiller sa critique du système Poutine, «alliage de capitalisme, d’autoritarisme et de patriotisme soviétique».

Oleg Kashin tient à le préciser: s’il s’est installé à Genève en mai 2013, ce n’est pas pour fuir la Russie. Il a suivi sa femme, employée dans une multinationale implantée sur les bords du Léman. «Genève est peuplée d’étrangers. J’aime le sentiment d’être l’un d’entre eux. Et je ne connais aucune autre ville au monde où je peux parler en anglais avec tout le monde. Et c’est bon pour mon image en Russie: des figures russes comme Lénine ou Dostoïevski ont vécu ici.» Lorsqu’il n’écrit pas, il déambule au bord du lac et mène une existence plutôt solitaire. «On ne peut appartenir à deux communautés à la fois, affirme Oleg Kashin. Je suis Russe avant tout. Si je me mêle à la population locale, je risque d’y perdre mon regard et mon esprit russes.»

Tous les deux mois, le journaliste retourne dans son pays. Lorsqu’il aura des enfants, il compte les élever en Russie. De Genève, il n’a jamais cessé de couvrir l’actualité politique russe. A ses yeux, il a vécu pire affront que son passage à tabac: son licenciement du journal Kommersant , l’un des principaux quotidiens russes, qu’il attribue à des raisons politiques. «C’était un média indépendant. Désormais, il est sous contrôle, comme tous les autres.» Il est mis à la porte de la rédaction peu après sa participation, en 2011, à des manifestations anti-Poutine sur la place Bolotnaya, à Moscou. Devant la foule, il avait lu une lettre de son ami, l’opposant Alexeï Navalny. «Notre plus grande arme est le sentiment de notre dignité», écrivait l’ancien candidat à la mairie de Moscou, assigné à résidence.

«Les déclarations orales depuis une tribune publique sont une nouvelle forme de média en Russie, tout comme Facebook», affirme le chroniqueur. Internet a pris le relais des médias traditionnels, placés sous la coupe du Kremlin. Lui-même n’écrit plus que sur le Web. Sa tribune sur le site indépendant Slon («éléphant», en russe) attire chaque lundi un demi-million de lecteurs. Suivi sur Twitter par 104 477 abonnés, il a ouvert son propre site d’information il y a quelques mois, Kashin.guru. Son public? «La nouvelle intelligentsia russe», dit-il. Ceux que l’on appelait, au temps des empereurs, les raznochintsy, la société éduquée, toutes origines confondues. «Internet est un espace d’expression libre, mais la pression commence à se faire sentir. Je me réveille chaque jour avec la crainte que le gouvernement ait tiré la prise.» Pas plus tard que la semaine dernière, le parlement russe a édicté une loi pour interdire la publicité sur certaines chaînes télévisées. «Cette décision vise la seule chaîne indépendante sur le Net, Dojd», estime Oleg Kashin.

En février, il rencontrait en Ukraine le leader des séparatistes pro-russes, Igor Strelkov. Son portrait de «l’homme le plus dangereux d’Ukraine» vient de paraître dans le magazine américain New Republic . Le chef des indépendantistes ukrainiens, tenu pour responsable du crash de l’avion MH17 de Malaysia Airlines, incarne aux yeux des nationalistes russes le héros d’un drame où se mêlent ambitions impérialistes, intérêts économiques et histoire, explique Oleg Kashin. «La perte de la Crimée en 1991 a été un choc pour ma génération. Son retour dans le giron russe concrétise une revanche et un rêve à la fois.»

Le chroniqueur dépeint Vladimir Poutine comme un chasseur: «Il a abattu un ours et il y a pris goût. Maintenant, il veut en tuer un autre.» Mais, pense-t-il, la volonté du dirigeant russe de poursuivre sa conquête à l’est de l’Ukraine pourrait conduire à sa perte. Le crash du vol MH17 a marqué un tournant: «Je suis sûr que Poutine fera tout pour faire cesser la violence. Il a bien trop peur de devenir l’homme à abattre, le nouveau Kadhafi. Et il est conscient que les Russes n’ont aucune envie d’être isolés. Ils ont besoin de l’Europe tout comme elle a besoin d’eux.»

«On ne peut appartenir à deux communautésà la fois. J’ai peurde perdre mon esprit russe en Suisse»

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