GENEVE

Quand la fuite de la famille Ben Laden passait par Genève: le récit du vol qui embarrasse Bush

L'évacuation précipitée de la famille du responsable des attentats du 11 septembre 2001 est l'un des passages les plus troublants du film de Michael Moore, «Farenheit 9/11». Mais comment s'est déroulé ce vol mystérieux? Pourquoi a-t-il fait escale en Suisse? Enquête.

Un soir de novembre 2001, Michael Moore était couché, à demi endormi, avec un exemplaire du magazine New Yorker entre les mains, lorsqu'un article le fit sursauter. Il expliquait que, peu après les attentats du 11 septembre, des parents d'Oussama Ben Laden avaient quitté les Etats-Unis avec l'accord du FBI. «Je ne pouvais pas y croire», raconte le cinéaste américain dans un article publié par Rolling Stone. «Non seulement les parents du suspect numéro un des attaques ont été autorisés à partir, mais, en plus, ils ont été aidés par nos propres autorités!» Effaré, Michael Moore rédige une liste de questions sur la gestion des attentats par l'administration Bush. Elles donneront naissance au film «Farenheit 9/11», qui remporte un énorme succès en Europe et aux Etats-Unis.

Un ou deux jours après le 11 septembre, à Washington, le groupe de crise réunissant les agences de sécurité américaines reçoit une demande singulière de l'ambassade d'Arabie saoudite. Elle veut faire évacuer certains Saoudiens résidant aux Etats-Unis, dont de nombreux membres de la famille Ben Laden. Ils craignent des représailles, car l'on sait déjà que 15 des 19 pirates de l'air qui ont commis les attentats sont Saoudiens. Peu après, le FBI déclare qu'il ne souhaite interroger aucun des candidats au départ. L'évacuation commence le 13 septembre, alors que l'interdiction des vols civils est encore en vigueur aux Etats-Unis.

Dans les jours suivants, une fois l'interdiction de vol levée, 6 avions transportant 142 personnes quittent le pays. L'un d'eux, un Boeing 727 de la compagnie Ryan International, a souvent transporté des journalistes suivant les déplacements du président Bush. Immatriculé N521DB, il quitte Los Angeles le 19 septembre avec à son bord une demi-sœur d'Oussama Ben Laden, Najia. Dans l'avion, l'ambiance se tend lorsque le personnel de cabine apprend l'identité de la passagère. «Le personnel a refusé de fermer les portes de l'avion pour le décollage», raconte une source proche de la famille Ben Laden. «Il a fallu que la police intervienne pour les rassurer.»

L'avion fait escale à Orlando, en Floride, et embarque cinq personnes, dont un demi-frère d'Oussama, Khalil. L'avion se pose ensuite à Washington, Boston et à Terre-Neuve, avant d'entamer la traversée de l'Atlantique avec 25 membres ou proches de la famille Ben Laden. Un dirigeant de la compagnie Ryan International a expliqué au Washington Post que des membres du service secret des Etats-Unis et du FBI assuraient leur protection lors des embarquements.

La commission d'enquête du Congrès sur le 11 septembre a conclu que le FBI avait agi correctement en autorisant ce vol. L'avion a été fouillé et les noms des passagers comparés aux bases de données antiterroristes, sans résultat. Pourtant, comme le montrent des documents transmis au Temps par Jean-Charles Brisard, un enquêteur privé travaillant pour les familles de victimes du 11 septembre, l'un des passagers, Omar Awad bin Laden, a fait l'objet d'une enquête du FBI en 1996: il vivait avec un neveu d'Oussama qui dirigeait «l'Assemblée mondiale de la jeunesse musulmane», soupçonnée de soutien au terrorisme par les autorités américaines.

Parvenu en Europe, l'avion fait escale à Paris puis, le 20 septembre, vers 20 heures, il arrive à Genève, où l'attendent deux demi-frères d'Oussama, Bakr et Yeslam, qui réside en Suisse. «Je voulais voir mon frère Khalil, qui possède une propriété en Floride, explique Yeslam. Il m'a dit qu'avant de partir, il n'osait plus sortir de chez lui.» Yeslam affirme que «deux ou trois personnes, des jeunes, sont sorties de l'avion à ce moment-là». Mais selon la liste des passagers établie aux Etats-Unis, un seul membre de la famille est descendu à Genève: Shafiq, un demi-frère d'Oussama. Il avait assisté, le 11 septembre, à Washington, au conseil d'administration du groupe Carlyle, où George Bush père a occupé un poste dirigeant. L'avion est ensuite reparti pour Djeddah, en Arabie saoudite.

Robert Baer, ancien agent de la CIA devenu écrivain, estime que l'épisode est révélateur des «liens incestueux» entre les Etats-Unis et l'Arabie saoudite, pilier de l'extrémisme islamiste. «Avant le 11 septembre, le FBI ne pouvait pas vraiment enquêter sur les Saoudiens. En cela, le vol est significatif. C'est une métaphore de nos relations avec les Saoudiens. On ne pouvait pas toucher à la famille Ben Laden, parce qu'ils sont trop importants pour la stabilité de l'Arabie saoudite. Dans les faits, les Etats-Unis ont institué la loi martiale dans l'après-midi du 11 septembre. Beaucoup de gens ont été arrêtés, parfois sur la base de soupçons très ténus. Mais pas eux.» Robert Baer note qu'aucun des membres de la famille qui ont quitté les Etats-Unis le 19 septembre ne pourrait y retourner aujourd'hui: «Ce serait trop délicat politiquement.»

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