«Ces indiscrétions sont inacceptables. Elles empêchent la libre expression au sein du Conseil fédéral et minent la collégialité.» A l'ouverture de la session d'été des Chambres fédérales, dans une atmosphère très fébrile, le président de la Confédération, Joseph Deiss, a semblé vouloir ramener les fuites sur les séances du gouvernement à un problème de robinetterie. Pourtant, s'il y a des fuites c'est qu'il y a crise à l'exécutif, admettent les présidents des partis gouvernementaux. C'est le seul point sur lequel ils sont d'accord entre eux. Mais une crise limitée aux difficultés relationnelles ou une menace grave sur le système de concordance: les analyses et l'attribution des responsabilités divergent.

Les patrons de l'UDC ont continué lundi, dans les antichambres du parlement, à ferrailler contre le ministre des Transports Moritz Leuenberger. «Le vrai problème du Conseil fédéral, c'est l'absence de responsabilité politique, a attaqué Ueli Maurer, président de l'UDC. La catastrophe d'Überlingen a mis en évidence une chaîne de dysfonctionnements à l'Office de l'aviation civile, qui s'ajoute au manque de contrôle sur les coûts des transversales alpines et à une absence de direction politique. La catastrophe a provoqué des morts, Moritz Leuenberger doit prendre ses responsabilités et démissionner. C'est ce qu'aurait fait Christoph Blocher et c'est sans doute ainsi qu'il a dit les choses.» Un conseiller fédéral qui démissionne après un échec ou un accident, admet Ueli Maurer, cela constitue une petite révolution dans le mode de fonctionnement helvétique.

Désavoué par le peuple ou par les Chambres, comme lors du refus de l'EEE en 1992, mis en cause dans l'affaire du fichage systématique des citoyens, dans les années 1980, par exemple, le Conseil fédéral n'a jamais été contraint de tirer les conséquences personnelles de ces désaveux. La Suisse ne connaît pas le système des fusibles ou la motion de censure. «Pour rétablir la confiance, il faut que le Conseil fédéral assume les responsabilités de ses erreurs», assène Ueli Maurer. Et si Christoph Blocher échouait à résoudre le problème de l'asile? «Il faudrait qu'il en assume lui aussi les conséquences», continue le président de l'UDC, qui souhaite que l'exécutif puisse être «sanctionné».

Avec sa proposition de «table carrée» autour de laquelle il a convié les présidents des partis gouvernementaux pour analyser l'échec du Conseil fédéral et des Chambres lors des votations du 16 mai, le nouveau président du Parti radical suisse, Rolf Schweiger, fait désormais figure d'homme providentiel. Ce serait l'occasion pour les partis de rappeler le gouvernement à l'ordre. Mais le président radical demande aussi «qui a intérêt à accentuer la polarisation du pays et à menacer le système de concordance»?

Pour le radical Charles Favre, la succession d'indiscrétions n'est que la conséquence des élections fédérales. «On ne peut plus parler de consensus helvétique. Le peuple a voté pour les deux ailes les plus profilées à gauche et à droite. On a voulu mettre tout le monde dans la même équipe. Ça ne peut pas marcher». Selon le radical vaudois, le système de concordance a atteint ses limites: «Il faudra voir si le Conseil fédéral parvient à trouver un nouvel équilibre et à débloquer le train des réformes. Sinon, il faudra commencer à réfléchir à un système d'alternance avec une coalition de centre droit au pouvoir et une opposition de gauche.»

«Si la droite veut gouverner sans la gauche, qu'elle essaie. Nous avons démontré le 16 mai notre force de mobilisation», rétorque le socialiste vaudois Pierre-Yves Maillard. Selon lui, les déboires du Conseil fédéral ne sont que le reflet de l'incapacité des partis du centre, radicaux et démocrates-chrétiens, à s'opposer aux gesticulations de l'UDC. En imposant Christoph Blocher au Conseil fédéral, l'UDC a mis un grain de sable dans la fine mécanique gouvernementale, analyse le président du groupe PDC, Jean-Michel Cina. L'UDC a introduit une nouvelle logique, la volonté du parti. Or Christoph Blocher était l'homme le moins à même d'échanger son comportement de chef de parti pour celui d'homme de compromis. D'où l'engrenage de l'affrontement dans lequel serait pris le Conseil fédéral.