Fusion des hôpitaux, les raisons d’un fiasco

Valais Des parlementaires demandentau Conseil d’Etatde suspendrele licenciementde deux anesthésistes

L’hôpital devientun champ de bataille politique

La commission d’enquête parlementaire (CEP) chargée de faire la lumière sur les problèmes de l’Hôpital du Valais a demandé mardi à la conseillère d’Etat de suspendre le renvoi de deux anesthésistes, licenciés il y a deux semaines dans un fracas médiatique. «Nous espérons que la suspension des renvois fera revenir le calme et que nous pourrons enquêter sereinement», explique le président de la CEP, le PLR Xavier Moret, ajoutant détenir des informations confidentielles propres à étayer cette décision.

Un communiqué de l’UDC décrit peu après «les pouvoirs opaques […] d’un petit groupe de copains qui dépensaient allègrement les deniers publics […]», et dénonce le «renvoi abusif» des deux anesthésistes. Ces derniers ont porté plainte contre Charles Kleiber, président de l’hôpital, et sont défendus par l’avocat et député UDC Jean-Luc Addor, qui en a informé la presse.

Ce dernier rebondissement dans le feuilleton hospitalier donne le ton de ces «valaisanneries», et certains politiciens réclament la démission de Charles Kleiber. «Est-ce que j’ai une gueule à démissionner?», a rétorqué l’intéressé à La Télé. Si l’hôpital a commis des erreurs dans sa gestion de la crise, il semble difficile de tenir Charles Kleiber pour seul responsable du fiasco. Le précédent conseil d’administration avait démissionné, à la fin de 2011, sans que cela apaise la situation.

La gouvernance Kleiber

«Charles Kleiber a peut-être surjoué son rôle de défenseur de l’institution face à la virulence des attaques portées contre Vincent Bettschart», estime Albert*, un proche de l’ancien conseil d’administration de l’hôpital. En automne dernier, Charles Kleiber avait dit sa confiance en Vincent Bettschart, après une enquête interne sur trois décès de patients critiqués dans la presse. Cette attitude a été perçue par certains comme le choix d’un camp contre un autre, dans le contexte d’un hôpital déchiré par des guerres intestines.

«Il a pris d’emblée fait et cause pour le chirurgien et n’a pas exercé la surveillance qui était nécessaire», estime Jean-Claude Pont, professeur retraité de l’Université de Genève et grand détracteur de l’hôpital depuis quatre ans. Ce sentiment est renforcé par le licenciement des deux anesthésistes, décidé sans l’accord du directeur de l’hôpital, et compris comme la vengeance d’une institution à l’égard de ceux qui auraient osé la dénoncer.

«Le drame de Charles Kleiber, c’est qu’il s’est accroché à la médecine hautement spécialisée (MHS) pour garder Vincent Bettschart, et cela parce qu’il a toujours rêvé d’accomplir des choses qui resteraient dans l’histoire», estime quelqu’un qui le connaît bien. «Seulement, le Valais n’avait peut-être pas besoin de la MHS…».

Un Conseil d’Etat faible

La crise qui mine l’hôpital a commencé en 2010, quand Vincent Bettschart a été accusé de regarder des matches de football en opérant. Soit quelques mois après l’élection d’un nouveau gouvernement. «Entre 2001 et 2009, le duo formé du PDC Jean-René Fournier et du socialiste Thomas Burgener montait au front ensemble pour défendre la fusion des hôpitaux», se souvient Albert. A eux deux, ils tenaient une majorité claire au parlement. «Il y avait des querelles entre médecins», se souvient Thomas Burgener. «Mais le parlement était occupé à se prononcer sur la planification hospitalière, l’UDC était moins forte, je prenais soin d’informer longuement les journalistes. Résultat: ces querelles s’étalaient moins sur la place publique», explique-t-il.

En 2009, c’est le PDC Maurice Tornay qui a repris le Département de la santé. Selon une source au sein de l’hôpital, les décisions de planification du gouvernement ont pris du retard. L’institution attend toujours que la chirurgie soit regroupée sur le site de Sion, que le Grand Conseil vote sur le cautionnement d’un crédit pour rénover les hôpitaux, que l’on déplace les lits de gériatrie de la Clinique Sainte-Claire de Sierre, qui seraient dans une mauvaise situation sanitaire.

«Maurice Tornay est arrivé avec un postulat de défiance vis-à-vis du conseil d’administration et les liens étroits entre le gouvernement et l’institution se sont distendus», explique Albert. «Dès 2009, l’Etat et le parlement ont jugé que le Conseil d’Etat pouvait s’éloigner de la gestion de l’hôpital, ce que l’institution réclamait d’ailleurs», explique Georges Dupuis, médecin cantonal à la retraite depuis peu. «Il faut aujourd’hui une réconciliation cantonale», estime-t-il. «Mais pour cela, il faut une personnalité. Tout le monde n’est pas Nelson Mandela!»

Des difficultés budgétaires

«L’une des erreurs du Valais, c’est d’avoir fusionné les hôpitaux sans budget pour le faire et avec la dotation en personnel médico-soignant la plus pauvre de tous les hôpitaux romands», estime Georges Dupuis. Des moyens supplémentaires auraient, par exemple, permis d’engager un chirurgien capable de seconder Vincent Bettschart et d’atténuer ainsi les conflits autour de ses activités.

Selon les informations du Temps , les restrictions budgétaires prévues pour 2015 toucheront l’Hôpital du Valais à hauteur de 22% de son budget de fonctionnement. «Ce sera une contrainte forte, mais une contrainte dynamique qui permettra de reconsidérer la répartition des postes, laquelle est aujourd’hui liée à l’histoire des hôpitaux valaisans», estime Charles Kleiber, sans confirmer l’importance des coupes budgétaires. Une restructuration propre à créer une nouvelle ligne de front. «L’économicité des prestations est une préoccupation, en particulier dans le contexte financier actuel du canton», répond la conseillère d’Etat Esther Waeber-Kalbermatten, chargée de la Santé depuis mai 2013. «Cependant, une réduction de 22% du budget de fonctionnement de l’hôpital n’est pas envisageable, au vu de l’évolution des besoins en soins de la population.»

La concurrence du privé

La guerre autour de l’Hôpital du Valais a souvent été comprise comme le fruit de la concurrence entre hôpitaux universitaires. A l’échelle cantonale, c’est la concurrence entre la Clinique privée de Valère et l’hôpital public qui semble aujourd’hui sous-tendre les débats. La Clinique de Valère emploie plusieurs médecins qui ont quitté l’Hôpital du Valais dans de mauvaises conditions. Le vice-président de la CEP est le député UDC et cardiologue à la Clinique de Valère, Patrick Hildbrand. «Je ne ressens absolument aucun conflit d’intérêts dans son attitude et j’ai toute confiance en lui», répond Xavier Moret. L’un des membres du conseil d’administration de l’hôpital, Hildebrand de Riedmatten, est associé dans son étude d’avocats à Guillaume Grand. Ce dernier siégeait au conseil d’administration de la Clinique de Valère jusqu’en 2013. Cette semaine, la présidente de la Clinique de Valère proposait dans Le Matin que privé et public se réunissent pour créer un seul centre de cardiologie. «La cardiologie est la discipline la plus rentable, alors, évidemment, le privé souhaite mutualiser les coûts et privatiser les bénéfices», critique-t-on, acerbe, à l’hôpital. * Nom connu de la rédaction