Laurent Schaffter le suggérait au lendemain du premier tour: s'il doit y avoir un second tour de l'élection au gouvernement jurassien, dont l'issue ne fait pas de doute, utilisons la campagne pour déjà débattre de ce que fera le prochain gouvernement.

Les trois semaines supplémentaires de campagne ont été ternes et n'ont pas permis de réaliser le postulat: les cinq favoris (le chrétien-social Laurent Schaffter, la socialiste Elisabeth Baume-Schneider, le radical Michel Probst et les PDC Charles Juillard et Philippe Receveur), largement devant le 22 octobre, se sont appliqués à ne se faire aucun ennemi. Les deux outsiders qui ont provoqué le second tour, le popiste Pierluigi Fedele et l'indépendant Alain Gebel, n'ont pas réussi à ébranler une quasi-certitude: leurs chances d'inverser la logique sont très faibles. Même si le PS a lancé un timide appel à soutenir Pierluigi Fedele.

Consensus fragile

En évacuant une improbable surprise dimanche - que pourraient toutefois provoquer un faible taux de participation et une mobilisation régionaliste delémontaine, pour la gauche et contre les candidats ajoulots -, l'exercice prospectif consistant à brosser le portrait du nouveau Conseil d'Etat jurassien et imaginer la distribution des portefeuilles est tentant.

Après une législature marquée par les bisbilles partisanes, l'électorat a opté pour le retour à une formule gouvernementale multipartite plus consensuelle, avec deux PDC, un radical - ce trio composant une majorité de centre droit -, un chrétien-social et une socialiste. Elisant de surcroît des personnalités qui se disent aptes au consensus, au travail collégial et privilégiant l'intérêt du canton. Le remarquable score du radical Michel Probst, qui s'est profilé comme un «rassembleur» et qui permettra au PLR de reprendre le siège que le PS lui avait ravi il y a quatre ans, en témoigne.

Les débats en vue du second tour ont confirmé qu'il faut chercher dans les nuances les différences de programme de ceux qui gouverneront ensemble.

Le consensus apparaît toutefois fragile. Il a suffi que Michel Probst émette l'idée d'associer Economie et Culture (LT du 03.11.2006) pour vexer la socialiste Elisabeth Baume-Schneider. Lorsqu'ils devront se répartir les portefeuilles, les élus pourraient commencer par se disputer.

Ancienneté et influences

Le nouveau gouvernement 2007-2010 se réunira officiellement le 22 décembre. Une règle non écrite prévoit que les ministres réélus s'expriment les premiers, puis les nouveaux, selon l'ordre d'arrivée de l'élection.

Il y aura forcément des discussions et des luttes d'influence en coulisse entre le 12 novembre et le 22 décembre.

Premier enjeu: pour qu'elle puisse revendiquer et conserver le Département de la formation, de la culture et du sport, il faut que la socialiste Elisabeth Baume-Schneider obtienne un score aussi probant qu'au premier tour. Le renoncement socialiste à défendre son deuxième siège gouvernemental et l'alliance boiteuse PS-CS-POP pourraient la faire reculer au classement.

S'il devait la devancer dimanche, le radical Michel Probst aura beau jeu de relancer son dessein: devenir ministre de l'Economie et de la culture. L'exercice est périlleux: une modification législative est nécessaire. Ce pourrait être le signal de sa volonté de gouverner «autrement».

Autre enjeu: qui succédera à Jean-François Roth dans le rôle de leader du gouvernement? S'il devait encore emporter le second tour, le chrétien-social Laurent Schaffter paraît tout désigné, surtout qu'il sera le «sage» du collège (58 ans) et son président en 2007. Il continuera de faire les majorités. Entamant certainement son second et dernier mandat, il devrait poursuivre son action à la tête de l'Equipement et de l'environnement.

La sphère d'influence des deux élus PDC apparaît moins précise. Charles Juillard veut peser. Il faut pour cela qu'il gagne un ou deux rangs dimanche dans les urnes. Notamment s'il entend briguer le Département convoité de l'économie et de la coopération.

Tout comme son collègue de parti, Philippe Receveur, il risque plutôt de devoir se rabattre sur les Finances. Ou peut-être sur un département recomposé, avec deux ailes: l'une alliant Santé et social; l'autre Justice et police. Dans le Jura, jusqu'ici, Justice et police, deux services «mobiles», se trouvaient dans deux départements différents.

Comme en 1994 au départ de François Lachat, les Finances ne semblent attirer personne. Jusqu'ici, le grand argentier a toujours été PDC. Le portefeuille devrait rester en mains du premier parti jurassien. A moins qu'elles soient refilées au radical Michel Probst.

Il est plus probable que le nouveau ministre des Finances soit Philippe Receveur. Auquel le gouvernement pourrait confier les services mobiles de la gestion du personnel et des communes. Deux domaines politiques sensibles, qui nécessitent d'indispensables réformes.

Apparemment joué d'avance, le second tour de l'élection aura une utilité: il clarifiera les positions dans le nouveau gouvernement.