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Employé communal, Gabriel Luisier a été le premier à dénoncer des dossiers de construction irréguliers à Verbier. Désormais, il a signalé vingt-six cas douteux, et il a été licencié par l’exécutif.
© Bertrand Rey

Valais

Gabriel Luisier, le lanceur d’alerte qui déstabilise Verbier

Surnommé «l’Ours» pour sa ténacité, un employé communal est le premier à avoir dénoncé les dossiers de construction irréguliers de Bagnes. Aujourd’hui, il conteste son licenciement et il envisage de se présenter aux prochaines élections municipales

Il ne se considère pas comme un lanceur d’alerte. Gabriel Luisier n’aime pas l’expression, et il nie catégoriquement avoir organisé une fuite dans la presse locale. En août dernier, le public découvrait que plusieurs chalets cossus de Verbier ont été autorisés par la commune de Bagnes malgré leurs irrégularités. Gabriel Luisier affirme avoir réservé ses révélations embarrassantes pour ses supérieurs hiérarchiques, «sans faire sortir les informations de la commune». Chargé du contrôle des chantiers, l’employé de la police du commerce est le premier à avoir dénoncé au président deux dossiers de construction irréguliers, en avril 2015: «Si je ne disais rien, j’aurais fini par avoir de gros ennuis».

S’ils pouvaient me coller une balle au milieu du front, ils le feraient

Aujourd’hui, Gabriel Luisier revendique la dénonciation de vingt-six dossiers à l’exécutif municipal. Dix d’entre eux ont été analysés par deux experts mandatés par la commune. Tous contrevenaient à différentes lois. Plusieurs élus actifs dans l’immobilier et la construction et un architecte influent sont concernés. Ils sont désormais en guerre contre cet «ours mal léché»: «S’ils pouvaient me coller une balle au milieu du front, ils le feraient». Pour le lanceur d’alerte, «un groupe d’amis a pris le contrôle de l’exécutif pour brider la concurrence et s’octroyer des passe-droits». Volubile, il s’emporte: «A Bagnes tout le monde savait. Le noyau dur de la construction a acheté le stylo de la commune».

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Surnommé «l’Ours» pour son physique et son caractère, Gabriel Luisier a été député au parlement valaisan pendant douze ans. Proche de la cinquantaine, marié et sans enfants, il assume volontiers le vieux sobriquet qui lui colle à la peau depuis l’adolescence: «C’est assez soudain comme bestiole. Elle peut donner un coup de griffe sans qu’on la voie arriver». Passionné de football, ce démocrate chrétien très conservateur a longtemps mené la vie dure au ministre de l’aménagement du territoire Jean-Michel Cina. Gabriel Luisier était alors fâché avec la Lex Koller, qui restreint la vente de biens immobiliers aux étrangers. Chez ses pairs et dans les médias, ses éclats de voix et son franc-parler avaient suscité l’admiration ou l’indignation.

Bagnes a quitté la Suisse, mais elle a oublié de l’en informer

Quand les Suisses ont voté la Lex Weber, qui limite la proportion de résidences secondaires, il s’est associé à des politiciens et à des entrepreneurs pour fonder «Sauvons la Suisse! Sauvons le fédéralisme!». L’association visait un retour à la souveraineté des cantons et menaçait de consulter les Valaisans sur la suite de leurs relations avec la confédération. Gabriel Luisier signait alors une tribune libre qui invitait à la sécession: «Pire que l’Europe, la Suisse est décidément un trop grand malheur pour un si petit canton. Courage, fuyons!». Aujourd’hui, il rit franchement de ce projet avorté: «Au final, Bagnes a quand même quitté la Suisse, mais elle a oublié de l’en informer».

Comment l’affaire des constructions a débuté

Le 7 avril 2015, «l’Ours» décide de griffer. Gabriel Luisier espérait ajouter une extension à l’appartement qu’il habite à Villette, sur la route de Verbier. Il se heurte à plusieurs préavis négatifs de la commission des constructions. Il demande alors à accéder aux dossiers mis à l’enquête publique, consultant les plus volumineux d’entre eux: «En ouvrant le premier, je tombe sur une demande similaire à la mienne. Les travaux sont autorisés alors qu’ils sont plus conséquents». Plutôt sanguin, Gabriel Luisier interpelle immédiatement le service des constructions. Il ne recevra pas de réponse.

Un deuxième dossier semble résumer l’affaire à lui seul. Analysé par les deux experts, il cumule six infractions à différentes lois. Avant d’être autorisé, il a transité par plusieurs bureaux d’architecture différents. Finalement, c’est Grégoire Comina qui en hérite. Son associé siège alors à la commission des architectes. Les installations d’électricité sont confiées à l’entreprise Jean Baillod, qui préside la commission des constructions. Le 18 avril, Gabriel Luisier dénonce «un cas de corruption» au président Eloi Rossier.

On me fait payer parce que j’ai trop parlé

Dans les jours qui suivent, l’employé communal est accusé d’avoir outrepassé ses compétences. L’exécutif prononce une mesure disciplinaire à son encontre: Il écope d’un avertissement. Finalement, le lanceur d’alerte sera licencié le 25 février 2016, dans les heures qui suivent une conférence de presse consacrée à l’affaire. Gabriel Luisier est désormais occupé à se défendre. La suppression de son poste a été justifiée par une réorganisation du service de la sécurité civile alors qu’il dépendait de l’administration générale. Il n’en doute pas: «On me fait payer parce que j’ai trop parlé».

A partir de février et durant toute l’année 2015, Gabriel Luisier dénonce à plusieurs reprises le vice-président François Corthay au secrétaire communal, avant de s’adresser au président, puis à l’exécutif. Après avoir été empêché de construire la résidence secondaire dont il rêvait, l’élu a finalement bâti le chalet sous forme de résidence principale, louée à son neveu. François Corthay y réside «occasionnellement». Il porte plainte contre Gabriel Luisier pour diffamation. Le Ministère public n’entre pas en matière, mais demande à la commune de dénoncer une violation de la Lex Weber. L’exécutif de Bagnes a désormais interdit au vice-président d’utiliser son chalet. François Corthay, lui, se dit victime d’une «chasse aux sorcières».

A Bagnes, un climat politique tendu

Pour le président démocrate chrétien de Bagnes Eloi Rossier, les dénonciations ont été «ciblées», et motivées «par des jalousies, des règlements de comptes et des frustrations». Cousins de «l’Ours», les frères Stéphane et Vincent Luisier sont eux aussi architectes. Pendant longtemps, ils auront été des concurrents de Grégoire Comina. Ils ont finalement cédé leur bureau à leurs employés, pour ne plus se consacrer qu’au seul chantier des Trois Rocs, un complexe hôtelier de luxe devisé à 200 millions de francs. Les travaux se sont parfois heurtés aux décisions de la commission des constructions.

Pour certains de ses détracteurs, Gabriel Luisier incarne le bras armé de ses cousins et de leur «clan». Lui refuse cette interprétation, qui «marche mieux dans les bistrots que devant les juges». Il insiste: «Même si c’était vrai, ça ne leur donnait pas le droit de faire ce qu’ils ont fait». Finalement, le président de la commission des constructions a démissionné en avril dernier. Pour le remplacer, le conseil communal a logiquement proposé le premier des démocrates chrétiens non élus quatre ans plus tôt. Il s’agit du fameux cousin, Stéphane Luisier. Apparemment peut désireux d’intégrer un exécutif embarrassé par une affaire très médiatisée, l’architecte a démissionné avant même de siéger. Le gouvernement a refusé.

A Bagnes, les élections communales d’octobre prochain seront d’autant plus tendues que l’exécutif devrait passer de 11 à 9 élus. Les démocrates du centre annoncent déjà «une grosse surprise». Dans la vallée, ils sont nombreux à penser que l’ancien parlementaire Gabriel Luisier briguera une place à l’exécutif sur la liste de l’UDC. Lui ne confirme pas, mais confie que c’est le parti dont il se sent «le plus proche» aujourd’hui. Avec le sourire carnassier du plantigrade, «l’Ours» promet déjà un rude combat: «Si les démocrates chrétiens et les radicaux refusent de démanteler le système en place, je vais mettre de l’ambiance».

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