Il y a une année, «Le Temps» avait présenté un choix subjectif de leaders révélés par la crise du nouveau coronavirus. Parmi ces héros, des personnalités en pleine lumière et d’autres dans l’ombre, mais dont le rôle était crucial pour faire face à la pandémie. Que sont-elles devenues? Portrait de cinq d’entre elles.

Les quatre épisodes précédents:

C’était le 28 février 2020: le premier cas de covid était admis, et aussitôt confiné, dans les dédales bétonnés de l’Hôpital du Valais; un an plus tard, une quinzaine de «lits covid» sont encore occupés. Entre deux, le centre sédunois a vu déferler deux vagues, des urgences de gravité 2 puis 4 (sur 4) et des centaines de patients infectés. Pour faire face, autant de blouses blanches – ou plutôt bleu translucide à usage unique – ont retroussé leurs manches. Parmi elles, Gaëlle Rapillard.

Est-ce un prérequis du métier? La vivacité dans chaque geste, l’énergie qu’on sent bouillonner presque nerveusement sous la surface. La Valaisanne donne l’impression de ne jamais s’arrêter. D’ailleurs, elle nous prend au vol, elle au volant, ses deux enfants babillant sur la banquette arrière pour nous emmener de la plaine à son fief de Champlan (Grimisuat). Une route serpentant sur les coteaux, la même que cette infirmière de 37 ans a empruntée si souvent l’an dernier pour se rendre à l’hôpital, cet étrange paquebot au mât orange, jusque dans les profondeurs agitées de l’unité covid. «Sur le front», selon le lexique guerrier consacré.

Bruits de couloir

Mais ne lui demandez pas de raconter ces derniers mois avec l’emphase d’un soldat décoré. Installée dans la salle à manger, les enfants partis jouer à l’étage, Gaëlle Rapillard revient sur l’année écoulée avec un certain pragmatisme. Oui, elle a soigné des malades du covid. Non, elle ne s’en gargarise pas. Ce n’est pas de l’héroïsme, mais un métier.

Un métier qu’elle a choisi par instinct plus que par vocation. Elle a 14 ans quand elle visionne deux reportages, un sur le service de néonatologie du CHUV, l’autre sur la Fondation Rive-Neuve, hôpital de soins palliatifs à Blonay (VD). «Les deux opposés! Ce qui m’a marquée, c’est cette manière de prendre soin de l’autre.» Peu scolaire, Gaëlle Rapillard se lance dans un apprentissage puis se démène pour intégrer l’école d’infirmière grâce à une maturité en cours d’emploi. Travaille dur. Avant de se frotter à la mort lors d’un premier stage en oncologie. Elle se découvre passeuse, désireuse d’accompagner les patients jusqu’à leur dernier instant.

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Lorsque le spectre du covid fait son apparition en Suisse, près de dix ans se sont écoulés. L’infirmière officie au service de médecine de l’Hôpital du Valais et connaît par cœur ses couloirs concentriques, là où commencent à circuler les rumeurs d’un SARS chinois. Mais c’est à la télévision, comme tout le monde, que la jeune mère de famille prend la mesure de l’épidémie. D’abord sans sueurs froides – les maladies infectieuses, elle connaît. Jusqu’à ce qu’il faille libérer les chambres pour accueillir les nouveaux patients, toujours plus nombreux.

C’est le coup de feu, une course harassante dont personne ne connaît les règles ni le nombre de kilomètres. «Un jour les voyants étaient blancs, le suivant rouges, un jour nous devions mettre ces blouses, l’autre ces lunettes, on manquait de matériel… il fallait se réadapter constamment.» L’inconnu, aussi, du côté des malades qui, même sans comorbidités, voient leur état se dégrader ou leur convalescence se prolonger, des semaines, des mois. «On les rassurait du mieux possible mais ils voyaient bien qu’on n’avait pas le recul, pas toutes les réponses.»

A flux tendu, les équipes enchaînent les heures supplémentaires. Les premières vagues de décès suivent, parfois jusqu’à une douzaine en deux semaines rien que dans son service. Des patients qui, pour certains, se retrouvent seuls pour affronter la fin. Alors les infirmières tentent de combler l’absence. «Je me rappelle une ou deux personnes, j’essayais d’aller les voir le plus souvent possible, leur dire que j’étais là, laisser la porte entrouverte pour qu’ils entendent du bruit. Même quand on manquait de temps, on s’en donnait. On a enduré la souffrance des patients comme celle des familles, c’était dur psychologiquement, émotionnellement.»

Des souvenirs, Gaëlle Rapillard en a évacué beaucoup, mais pas les sensations. Comme cette «lourdeur» à la fin de la journée de travail ou la lassitude extrême au seuil de la deuxième vague, qu’elle tente de semer en joggant sur sa montagne. Parfois, les images la poursuivent le soir, certains collègues perdent le sommeil.

Ils connaissent tous les risques. Dans les vestiaires, chaque geste devient millimétré – au départ, les cheveux sont même lavés tous les soirs, sait-on jamais. Combien de fois ses patients ont-ils toussé à quelques centimètres de son visage? Gaëlle Rapillard ne voit plus ses proches que devant un écran ou sous un balcon.

Lapins en chocolat

Au milieu du chaos, il y a les petites choses qui redonnent courage. Les rigolades à la cafétéria («des lumières dans le tunnel»), la bienveillance dans les équipes, les attentions d’anonymes aussi. «Je me souviens de la première enveloppe, c’était une maman et ses quatre enfants qui nous avaient envoyé un dessin.» Suivront les gâteaux, les lapins de Pâques déposés à l’entrée, et «même des boissons du FC Sion», rigole l’infirmière.

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Les applaudissements? Ils n’étouffent pas les grincements de dents. Derrière ses grandes montures à écailles, Gaëlle Rapillard fronce les sourcils lorsqu’on évoque la revalorisation de sa profession. Une reconnaissance encore insuffisante. «On a fait ce qu’on nous a demandé, oui, et bien plus. On n’a pas posé nos fesses, pas eu de pause, remplacé les collègues malades, pris des risques et des décisions dans l’incertitude et dans la peur. Les lignes ont bougé d’un cran, mais il y a encore beaucoup à faire.» Pour les salaires, les horaires, les conditions de travail des soignants, l’infirmière l’assure: elle «continuera de se battre».

Elle qui n’a jamais vraiment baissé les bras, constellés de tatouages. «Ou seulement l’espace d’une seconde», le temps de retrouver ses patients. C’est pour la richesse de leurs échanges que la Valaisanne a récemment rejoint l’unité de soins palliatifs à Martigny. Elle nous raconte cette dame, «très droite», intimidante, et ses mots glissés entre deux soins: «Vous êtes quelqu’un de bien.» Pour Gaëlle Rapillard, front ou pas, la fierté est là. «Mais en cas de troisième ou quatrième vague, j’ai déjà prévenu mes collègues: je viendrai les aider sans hésiter.»


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