Quelle tombola! Ce samedi soir, à l'Intercontinental, un des cinq-étoiles genevois, on pourra gagner, parmi près de 120 autres prix, un «joyau mystérieux», des soies précieuses, et des marionnettes javanaises de Jogjakarta. Cette loterie exotique sera le clou d'un gala de charité auquel environ 300 convives de Genève et d'ailleurs devraient participer. Un couple indonésien a monté cet événement mondain, patronné par Thomas Schmidheiny, président du groupe Holcim, le banquier Pierre Mirabaud et des magistrats de la Ville.

La résistance de Nias

Exilés au bout du Léman depuis 1999, Anie et Hashim Djojohadikusumo espèrent récolter jusqu'à un million de francs. Tout ira aux descendants des coupeurs de têtes de Nias. Juste retour de destinée pour des déshérités dont un rite initiatique, le saut du mur, orne les billets indonésiens de 1000 roupies.

Sur cette petite île, à l'ouest de Sumatra, des tribus résistaient encore dans les années 1920 aux missionnaires, notamment allemands. Auparavant, leurs ancêtres s'étaient refusés à l'islam avec une détermination identique.

Une fois soumise aux interdits chrétiens, l'île de Nias est restée oubliée du monde. Le tsunami lui-même n'y changea pas grand-chose. Le 26 décembre dernier, le raz de marée y fit pourtant 120 morts. Il a fallu un second cataclysme, 92 jours plus tard, pour que cette terre tribale aux villages monumentaux soit abordée par les médias du monde global.

Loin du monde

Le 28 mars, l'épicentre du nouveau séisme se situa dans une fosse océane, à vol d'oiseau toute proche de Nias. Cette fois, on dénombra plus de 900 morts. Et des bâtiments détruits par milliers. Mais l'attention de la planète resta focalisée sur Gunungsitoli, au nord de cette île oblongue, où le pouvoir central indonésien a établi le modeste siège de ses administrations.

Pour l'essentiel, l'île resta soustraite aux observations étrangères. Ses deux extrémités sont distantes d'à peine 120 kilomètres. Mais la boue encombre souvent la piste qui sinue sur le relief volcanique où subsiste une jungle basse et compacte. Tout au sud, vers Siberut, on ne se déplace qu'en pirogue.

Cette terre excentrée n'a pas entièrement échappé aux touristes. Autour de la baie de Lagundri, des cabanons perchés sur de hauts pilotis hébergent des surfeurs australiens entre juin et octobre, lorsque les vents soulèvent des vagues géantes.

Forteresses dans la jungle

D'autres initiés chérissent les trésors de la culture tribale dont Nias est le sanctuaire. Des villages colossaux se dissimulent toujours dans la touffeur de la jungle, reliés selon les affinités claniques par des sentiers pavés de grandes pierres plates.

Encadrés à leur base de dragons, des escaliers monumentaux, qui comptent jusqu'à 500 marches, mènent à des alignées parallèles de maisons massives, aux toits recourbés en chaume. Leurs formes évoquent des quilles de bateau, réminiscences des migrations originelles. Le faîte de certaines demeures dépasse les 20 mètres. Les dernières ont été construites dans les années 1950.

Sur sa colline, chaque village s'étend sur les bords d'une large allée dallée. S'y dressent toujours d'étroits trapèzes de deux mètres, que les jeunes franchissaient d'un saut pour parvenir au statut de guerrier.

Dans la pénombre des pavillons de la chefferie, entre des piliers sculptés, pendent encore les crânes pris sur les dépouilles des adversaires d'autres tribus. L'Unesco songe à inscrire cet ensemble fabuleux au Patrimoine mondial de l'humanité.

L'art du charpentier

Pendant le tremblement de terre du 28 mars, nombre de ces maisons précieuses furent ébranlées, et certaines se sont affaissées. Mais elles ont mieux résisté que la plupart des bâtiments de facture moderne, qui ont été détruits à 80%. Cela n'étonne pas un des rares spécialistes de la culture de Nias. Qui, coïncidence, est Genevois.

Professeur de l'Institut universitaire d'études du développement (IUED), Alain Viaro explique: «Ces bâtisses traditionnelles traduisent une connaissance millénaire de l'environnement. Elles reposent sur une forêt de pilotis, et la charpente des toitures est triangulée. Elastiques, ces constructions absorbent les secousses sismiques.»

L'école avant la culture

Le gala de l'Intercontinental alimentera la «Yayasan Pendidikan Kebangsaan» (Fondation nationale d'éducation) gérée par le couple Djojohadikusumo. «Nous avons créé cette fondation en 1990. Une dizaine de millions de francs ont déjà été attribués à des projets éducatifs.» Les dons du gala organisé à Genève seront consacrés à la reconstruction de trois écoles aux alentours de Sirombu, et à la distribution de bourses scolaires.

Cette opération de charité laisse pensif le professeur Viaro. Dans les régions au nord de Sumatra, les organismes financés par l'entraide internationale fourmillent, et les fonds à disposition sont loin d'être épuisés. «Dans tous les cas, toutes les écoles seront reconstruites.»

La fondation «Yayasan Pendidikan Kebangsaan» pourrait donc se consacrer à une mission moins prisée, que formule Alain Viaro: «Il y a une extrême urgence à lancer une campagne internationale de sauvegarde et de restauration de l'héritage architectural de Nias. La vraie nécessité est là!»

La culture ancestrale des insulaires s'estompe. La crise économique des années 1990, la déforestation et l'émigration ont accéléré l'acculturation. Le savoir-faire des charpentiers de Nias se perd. Les maisons magnifiques se fragilisent, faute d'entretien.

Histoire de généraux

Hashim Djojohadikusumo dirige depuis la rue genevoise de Chantepoulet ses sociétés actives sur le marché du pétrole. Derrière lui, d'immenses cartes d'Asie centrale. Avec son épouse, il défend son projet de charité: «Notre fondation ne mène des actions que dans le domaine de l'éducation.» Et de son point de vue, l'éducation passe avant la culture.

Hashim Djojohadikusumo ne revient pas sur l'époque du régime Suharto, renversé en 1998. Mais il a conservé des liens avec les élites politiques d'Indonésie. «Je connais même des ministres actuellement au pouvoir.» Mieux, son propre frère a épousé une fille de l'ex-généralissime Mohammed Suharto. Ce frère, Prabowo Subianto, était alors lui-même général, et chef des forces spéciales du régime.

Prabowo Subianto n'a rien perdu de ses ambitions. A Djakarta, on dit qu'il aspire à devenir président du pays dans cinq ans, et que sa campagne se prépare. Il lui faut d'abord rectifier son image. Dans ce but, la fondation que gère son frère Hashim pourrait s'avérer utile: Prabowo Subianto préside d'ailleurs le conseil consultatif de «Yayasan Pendidikan Kebangsaan».

L'amoureux genevois de Nias, Alain Viaro, n'a pour sa part qu'une idée en tête. «Une culture morte ne se reconstruit pas.»