Architecture

Gandur contre Mangeat, bataille d'ego pour une villa fantôme

Le milliardaire avait mandaté la star de l'architecture vaudoise pour reconstruire sa villa au bord du Léman. Le chantier a tourné au cauchemar et les deux hommes s'affrontent désormais au tribunal. Enquête sur un gâchis

C’est l’histoire d’une amitié artistique qui tourne à l'aigre. D’une maison qui devait être un chef-d’oeuvre, mais qui reste vide et se dégrade lentement. De millions envolés en aménagements de luxe qui n'ont jamais servi. Il y a tout cela, et davantage, dans le procès qui oppose le mécène et magnat du pétrole Jean Claude Gandur à Vincent Mangeat, star de l’architecture suisse depuis les années 1980.

Bien visible depuis le lac, la villa Gandur de Tannay (VD) a pourtant fière allure. Elle émerge des arbres comme un palais gracile, juché sur l’une des plus belles parcelles des bords du Léman. Ses péristyles blancs évoquent des colonnades grecques, la version moderne d’un palais de l’âge classique.

Mais cette belle apparence est trompeuse. Vue de près, la demeure dessinée par Vincent Mangeat montre des signes de délitement. Autour du grand bassin, des plaques se détachent, le marbre devient rêche. Des échafaudages défigurent la terrasse. A l'intérieur, selon des témoins, la climatisation fonctionne mal, le parquet en bois de merisier se décolle.

 «Cette maison n'a que des problèmes»

«Cette maison n’a que des problèmes depuis des années, raconte Patrick Simon, ancien municipal de Tannay et proche de Jean Claude Gandur. Dans le bassin, il y a des infiltrations importantes. Les échafaudages de la terrasse sont dus à des zones pas étanches.»

Qui est responsable du gâchis? Cette question occupe la justice vaudoise depuis mars 2009. Jean Claude Gandur, qui n’a jamais dormi dans sa villa, accuse Vincent Mangeat d’avoir mal dirigé le chantier. Il lui reproche un défaillance de la climatisation, des honoraires excessifs, des surcoûts et des défauts de construction. «Jean Claude a fait une trop grande confiance à Vincent Mangeat, résume Patrick Simon. Vous avez le droit de faire des erreurs, tout le monde en fait, mais Mangeat, lui, se croit au-dessus de l’erreur.»

Sans se prononcer sur la procédure, l'avocat historique de l'architecte, François Chaudet, met en doute la responsabilité de son client dans les problèmes de la villa. «Cet objet est hors du contrôle de Vincent Mangeat depuis 2006, argumente-t-il. Celui qui en a la garde depuis, c'est Jean-Claude Gandur. Si j'avais laissé ma maison vide pendant neuf ans, sans y habiter, je pense qu'elle ne serait pas belle à voir non plus.»

Sollicités par Le Temps, les deux principaux acteurs de l’affaire refusent de s’exprimer. «Monsieur Vincent Mangeat considère, en l'état, qu'il serait contraire à son éthique d'utiliser la presse pour communiquer sur un dossier qui est en mains de la justice civile», écrit son avocat Antoine Eigenmann.

L’avocat de Jean-Claude Gandur, Christian Pirker, n’est guère plus loquace. «Il s’agit d’un litige purement privé, initié par M. Mangeat lui-même, raison pour laquelle M. Gandur et par voie de conséquence moi-même ne souhaitons pour l’heure faire aucun commentaire», précise-t-il dans un courriel.

Mais l'affaire présente tout de même un intérêt public. Car son enjeu va au-delà du choc entre deux célébrités romandes, qui ont ébruité leur différend dans les milieux de pouvoir valdo-genevois. Plus qu'une habitation privée, la maison de Tannay est un monument qui, s'il avait été terminé, aurait pris place parmi les plus importantes réalisations du genre en Suisse. Elle figure d'ailleurs sur le site du bureau d'architecte de Vincent Mangeat: il la décrit comme achevée en 2006, et particulièrement remarquable.


 Document. La présentation de la maison de Tannay par le bureau d'architecte

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Ce litige pose aussi une question cruciale dans tout grand chantier, celle de la responsabilité de l’architecte quand un projet tourne mal.

Un dossier mammouth

Le conflit autour de la villa est hors norme par sa durée et sa complexité. Rarement la justice vaudoise a vu procès aussi massif en matière de construction. «L’affaire est extrêmement volumineuse, puisqu’elle contient des centaines de faits allégués par les deux parties», confirme Dominique Carlsson, la juge en charge du dossier.

Cinq expertises ont été ordonnées. La principale, confiée à l’architecte lausannois Danilo Mondada, doit être remise d’ici la fin de l’année. Mais le jugement de première instance n’est pas attendu avant 2017. Avec les recours, la conclusion de l’affaire pourrait prendre encore trois ou quatre ans.

A l'origine de ce procès fleuve, il y a une amitié esthétique très forte. Dans les années 1990, Jean Claude Gandur, le futur milliardaire, est une étoile montante du pétrole genevois. Il vit à Tannay et adore l’élégante école du village construite par Vincent Mangeat. Il demande à l’architecte de reconstruire sa maison, une sobre bâtisse 1900.

«Il y avait une très grande confiance entre Gandur et Mangeat, témoigne une personne qui les connaît. Ils sont très perfectionnistes les deux, et avaient la volonté de faire un objet exceptionnel.»

La catastrophe du climatiseur

Leur complicité est telle qu’en 1999, l’architecte est transporté en avion spécialement affrété dans le Sud tunisien, avec une cinquantaine d'invités, pour fêter les 50 ans de son commanditaire. En 2001, pour l'exposition Reflets du Divin au Musée d'Art et d'Histoire de Genève, Vincent Mangeat réalise l’immense vitrine qui accueille la collection d’antiquités égyptiennes de Jean Claude Gandur. «Une arche d'alliances d'où sourd un peu de lumière capable de repousser la nuit», écrit l'architecte avec son lyrisme caractéristique (voir le dessin)

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En septembre 2005, Vincent Mangeat est encore à l’honneur lorsque le mécène donne une grande fête à Tannay pour célébrer la reconstruction de sa maison.

Mais la confiance finit par se rompre en juillet 2006. Dans la torpeur de l’été, un système de climatisation mal réglé s’emballe dans le petit musée construit par Vincent Mangeat au sous-sol de la villa. Les gardiens sont absents, le taux d’humidité grimpe en flèche sans que personne ne réagisse. Selon les allégations de Jean Claude Gandur au procès, certaines de ses antiquités, très fragiles, sont endommagées. Furieux, il accuse Vincent Mangeat d’avoir voulu cacher la gravité de l’incident.

Fidèle à son caractère – on le décrit volontiers comme obstiné – l’architecte réagit en force. Il conteste toute responsabilité dans le mauvais réglage du climatiseur. En mars 2009, alors que le chantier de la maison s’est arrêté, il attaque le premier et saisit la justice vaudoise. Son bureau réclame le versement d’un million d’honoraires impayés, alors qu'il a déjà touché quelque 4 millions de francs pour la reconstruction de la villa. L'argent est séquestré sur un compte appartenant à Jean Claude Gandur, où il reste bloqué aujourd’hui.

Vous êtes un bon dessinateur mais vous ne savez pas tenir un chantier

Jean-Claude Gandur n'a pas versé le million réclamé. Il demande que sa maison soit remise en état, et fait valoir d’autres problèmes que le climatiseur défectueux. Quelques exemples: la fontaine, petit canal alimenté par une pompe, n’a jamais marché; la lourde porte d’entrée en marbre et cuivre vert s'ouvre difficilement; le portail est surdimensionné; sans oublier les écrans de contrôle des stores et fenêtres, qui ne fonctionnent plus.

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Devant la justice vaudoise, Jean Claude Gandur accuse l'architecte de malfaçons, en sa qualité de coordinateur de la construction. «Vous êtes un bon dessinateur mais vous ne savez pas tenir un chantier», lance en substance le milliardaire, lors d'une audience avec Vincent Mangeat.

Aujourd'hui âgé de 74 ans, l'architecte et ancien professeur de l'EPFL a pourtant mené à bien de nombreux projets d'envergure. Il a construit des villas, des écoles, des entrées d'autoroute. Sans craindre de se frotter, parfois durement, à ses commanditaires. Vera Michalski, la mécène de la Maison de l'écriture qu'il a construite à Montricher, au pied du Jura vaudois, a ainsi refusé qu'il se mêle des activités de sa fondation.

«Enrichissant, créatif, audacieux»

On lui a aussi reproché des dépassements financiers, comme à Arzier, en Terre sainte vaudoise, où il a construit une imposante école. Le surcoût a été «de l'ordre de 350'000 à 400'000 francs sur dix millions au total, se souvient Gérard Billeter, un élu local qui a accompagné le projet. Mais vu sa taille, il n'y a pas eu plus de dépassements que sur d'autres chantiers du même type. Et 28 ans après sa construction, le bâtiment est solide et n'a pas posé de problèmes d'entretien après coup.»

Les connaissances que Le Temps a interrogées dressent un portrait assez cohérent de Vincent Mangeat. Possédé par sa vocation d'architecte, il est confiant dans son génie et peu porté au compromis. Comme enseignant, il a été un professeur «marquant et extrêmement charismatique, avec de fortes convictions et les formes de radicalisation qui les accompagnent», explique son ancien collègue de l'EPFL Bruno Marchand.

«Il est très enrichissant, créatif, audacieux, ajoute le syndic de Nyon Daniel Rossellat. Après, il a effectivement un côté très artiste. C'est difficile d'aller à contre-courant, comme il l'a fait, sans une certaine dose d'ego. Dans tous les grands projets, il faut toujours un maître d'ouvrage qui soit fort en face de l'architecte pour que ça fonctionne bien.»

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Que s'est-il passé avec la villa Gandur? Vincent Mangeat, qui conteste toute malfaçon, s'est-il laissé happer par un chantier qui le dépassait? Est-il vraiment fautif en tant que concepteur? Ou doit-on plutôt blâmer les entreprises qui ont réalisé les travaux? Jean-Claude Gandur aurait-il dû mieux surveiller son chantier, et doit-il verser le million d'honoraires que réclame le bureau Mangeat?

Il reviendra à la justice vaudoise de trancher ces questions. Pour l'heure, on ne peut que constater le gâchis. L'oeuvre de prestige reste une villa fantôme. On ne sait toujours pas quand la maison de Tannay, qui devait être le fruit d'une rencontre entre deux êtres inspirés, pourra être terminée. Et accomplir enfin son destin de palais délicat, miroitant dans les eaux du Léman.

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