Sur la frontière des langues, séparant la Gruyère et le Simmental, la chaîne des Gastlosen se dresse brusquement au-dessus des pâturages. Surmontée d’une dentelle de pics, traversée de discontinuités, la barre de calcaire s’étire sur une quinzaine de kilomètres. Les grimpeurs viennent de loin pour évoluer sur ces belles parois hautes de 200 à 300 mètres. La richesse géologique de ce paysage complexe typique des Préalpes était ignorée du public jusqu’à l’inauguration, ce printemps, d’un sentier didactique.

Du premier poste, au chalet d’alpage Gross Rüggli, l’œil est attiré par une fente verticale, au milieu de la barre rocheuse, le Grossmutterloch. La légende veut que le diable ait élu domicile dans cette région inhospitalière (Gast – losen, «sans hôte»). Dans un accès de colère, il projeta sa grand-mère contre la paroi, qui en fut trouée. L’étude des roches et de leur érosion livre une explication moins dramatique. La paroi calcaire n’est pas d’un bloc homogène; elle est traversée de fractures. Celles-ci se sont produites, il y a 10 millions d’années, lors du redressement de la nappe calcaire qui forme la chaîne des Gastlosen. Le Grossmutterloch se trouve à l’intersection de plusieurs de ces failles. Cette zone de faiblesse a été agrandie par l’érosion, jusqu’à la création d’une ouverture béante.

Le sentier n’existerait pas sans Luc Braillard, géologue à l’Université de Fribourg, qui a ressuscité un projet ancien et l’a réalisé. Tel un conteur, il me narre l’histoire «exotique» des Gastlosen en marchant. Il y a 160 millions d’années, dans un paysage tropical fait d’îlots, de lagons et de récifs coralliens, des dépôts s’accumulent dans une mer chaude, peu profonde et calme. Par compaction et cimentation se forme une couche épaisse de calcaires. Soixante millions d’années plus tard, la collision des plaques africaine et eurasienne soulève cette masse et la charrie sur de longues distances. La nappe finit sa chevauchée à l’emplacement actuel des Préalpes. Ainsi naît la chaîne que les hommes baptiseront Gastlosen.

Retour sur le plancher des vaches. Le sentier géologique serpente à travers un pâturage, direction le col de Rotter Sattel. La pente douce ondule, traversée de bourrelets qui signalent des glissements de terrain. Plus haut, l’exotisme est dans le chalet d’alpage. Un drapeau libertaire à l’emblème de Bob Marley flotte au mât de la vieille bâtisse. Originaires du Congo et de l’île Maurice, les aides du garde-génisses sont en quête d’insertion, sous le patronage bienveillant de l’armailli, un sage qui se fait appeler Grillon.

Le col porte bien son nom. On bute sur des affleurements de roche colorée par la présence de fer, allant du rose clair au rouge foncé. Les «couches rouges» sont d’origine marine, comme le confirme le fossile d’une dent de requin imprimée sur l’une d’elles. Cent mètres plus bas, une formation singulière, le hardground, ou fond durci, a déjà attiré les géologues du monde entier en raison de la rareté et de la qualité de cette «couche de couverture» d’un rouge sombre et présentant une surface bosselée et plus dure que les précédentes.

Puis le sentier traverse une forêt sauvage couverte de blocs moussus aux formes arrondies. Des halos de lumière transpercent les branches des sapins. On s’attend à voir surgir des nains ou des trolls, mais on tombe sur une formation de grandes couches fortement plissées. La roche est composée de silice et non de calcite. Ce sont des radiolarites, une grande rareté dans les Préalpes.

Une courte ascension parmi les orchis vanillés conduit à un petit col d’où la vue embrasse un vaste paysage. «Non loin d’ici, explique Luc Braillard, on a retrouvé des éclats de pierres taillées.» La preuve que des chasseurs et des cueilleurs ont parcouru la région il y a environ 10 000 ans, à la faveur d’un cycle de réchauffement climatique. «Ils étaient les premiers humains à vivre au pied des Gastlosen, en parfait équilibre avec la nature», apprécie le géologue, fasciné par l’histoire des cailloux autant que par celle des hommes.

Demain: balade géologique dans le val d’Hérens