«La tartine est lancée. Mais personne ne sait de quel côté elle va tomber». Ce socialiste résume ainsi la situation à Fribourg où la vie politique sera animée jusqu’aux élections cantonales de cet automne. Le PS justement a choisi ses candidats mercredi soir, levant les derniers doutes sur les forces en présence. Il présente trois candidats dont Anne-Claude Demierre, seule sortante après l’annonce du retrait d’Erwin Jutzet. Elle sera entourée du conseiller national Jean-François Steiert, et d’Ursula Schneider Schüttel, ancienne conseillère nationale, non réélue en octobre dernier. Ils formeront une alliance de gauche avec la Verte Marie Garnier, qui se représente, et la députée Bernadette Mäder, du Parti chrétien-social (PCS).

La gauche aura fort à faire pour maintenir ses trois sièges sur sept au gouvernement. Elle a en face d’elle et pour la première fois depuis 1976 un bloc de droite. L’alliance entre l’UDC, le PLR et le PDC a été scellée en 2013. Il s’agissait alors de sauver le siège PDC laissé vacant par le départ d’Isabelle Chassot, nommée directrice de l’Office fédéral de la culture. En échange de leur soutien, l’UDC et le PLR ont négocié cette alliance pour les élections cantonales de 2016.

L’UDC a tout à y gagner. Avec son candidat Stéphane Peiry, qualifié «d’urbain fréquentable», elle espère enfin pouvoir intégrer le Gouvernement fribourgeois. Isolée, elle échoue à placer un des siens lors d’une élection au système majoritaire. Mais sa revendication est légitime étant donné sa progression dans le canton. Aux dernières élections fédérales, elle a raflé 25,6% des voix et doublé sa représentation à Berne. Reste que cette alliance a un autre but que de faire monter l’UDC dans le train gouvernemental: faire élire cinq représentants de droite, soit un de plus qu’actuellement, au détriment de Marie Garnier. «Avec notre candidat Stéphane Peiry, nous visons effectivement cet objectif», confirme Roland Mesot, président cantonal.

Cette ambition forcera la gauche à sortir l’artillerie lourde pour maintenir l’équilibre actuel. A mille reprises mercredi soir, les socialistes ont fustigé l’arrogance de la droite. Leur alliance a été qualifiée de «gag», d’«auberge espagnole», de «coup d’Etat», de «dictature conservatrice». Ce sont les mots employés par David Bonny, qui a retiré sa candidature à la dernière minute pour éviter les déchirements internes sur le nombre de candidats à présenter et le choix de ces candidats. Une décision saluée par tous, y compris par Christian Levrat, car il permet de resserrer les rangs. Le président du PS Suisse a parlé d’un «geste d’intelligence, qui permet de nous positionner dans les meilleures conditions»… Même s’il laisse certains socialistes frustrés de ne pas avoir pu en débattre mercredi.

Au lendemain de l’assemblée du PS, le président du PLR fribourgeois, Didier Castella, avait la réponse toute prête: «Quelle arrogance? Nos trois partis représentent 70% de l’électorat. Et je rappelle qu’à Lausanne, la gauche n’a aucun scrupule à occuper six sièges sur sept à l’Exécutif», se plaît-il à rappeler. Reste que l’alliance de droite à quelques failles. Tiendra-t-elle jusqu’au bout? Entre l’aile centriste du PDC et une UDC qui se blochérise à Fribourg, c’est plus souvent la mésentente qui prédomine. Une partie de l’électorat PDC pourrait ainsi ne pas suivre les consignes.

Tout dépend aussi de la manière dont l’UDC va se comporter. Même si les trois partis de droite peuvent s’entendre sur les questions économiques, de fiscalité, de mobilité ou encore de sécurité, ils cultivent un style différent. L’UDC a l’habitude de mener des campagnes agressives. D’ailleurs, l’approche des élections ne l’a pas empêchée de faire recours contre l’invalidation, par un Grand Conseil majoritairement à droite, de son initiative pour empêcher la création du Centre Islam et Société. Gageons cependant qu’elle ne va pas s’en vanter et se radoucir pendant quelques mois.

La nouvelle alliance de la droite présente un autre défaut: elle ne comporte aucune femme. Mauvais pour l’image. Forte d’une liste composée de quatre femmes et d’un homme, la gauche pourra en faire un argument. «Est-ce vraiment ce que les Fribourgeois veulent, être dirigés par des hommes en cravate?» a déjà fait remarquer Ursula Schneider-Schüttel.

Ce ne sont donc pas des gentillesses que les forces politiques vont se lancer ces prochains mois. Et bien malin qui peut aujourd’hui déjà pressentir l’issue de ces élections. Car il n’est pas certain que l’UDC prenne le siège de Marie Garnier. Le scénario selon lequel c’est un PDC qu’elle éjecte du Gouvernement n’est pas ésotérique. Si tel est le résultat de l’alliance de droite, elle aura eu une courte vie.