genève

«Si la gauche est unie, nous pouvons gagner»

Anne Emery-Torracinta est la candidate socialiste au Conseil d’Etat. Elle affiche son optimisme, face à une droite divisée

Réuni samedi en congrès à Carouge, le Parti socialiste genevois a fait son choix: c’est Anne Emery-Torracinta qui défendra les couleurs du PS lors de l’élection complémentaire au Conseil d’Etat, le 17 juin prochain.

La députée socialiste, 53 ans, s’est imposée au deuxième tour contre le conseiller national Manuel Tornare, par 224 voix contre 123. Face à deux adversaires de poids, Pierre Maudet (PLR) et Eric Stauffer (MCG), le combat promet d’être rude. Mais Anne Emery-Torracinta en est convaincue: son expérience au parlement peut faire la différence.

Le Temps: Vous avez recueilli deux tiers des suffrages de votre parti au second tour. Vous attendiez-vous à un tel plébiscite?

Anne Emery-Torracinta: Non, on ne peut pas s’attendre à un tel score, même si je pensais avoir de bonnes chances. Je suis très heureuse de ce résultat.

– Le parti vous a-t-il choisi parce que vous étiez la meilleure candidate, ou parce que vous êtes une femme?

– Les deux, certainement. Il y avait une volonté au PS d’envoyer une femme au Conseil d’Etat, puisque la dernière socialiste à y avoir siégé était Micheline Calmy-Rey. Entre quatre personnalités crédibles, ça ne m’étonne donc pas que le parti ait choisi une femme. Mais aucune consigne n’avait été émise en ce sens, ni par le comité directeur, ni par l’assemblée. Au-delà de cette question, je crois qu’un autre argument a joué en ma faveur: à la différence des trois autres candidats [Manuel Tornare, Thierry Apothéloz et Carole-Anne Kast], je siège au Grand Conseil depuis sept ans. J’ai été deux fois cheffe de groupe et je suis à la Commission des finances. Le parti s’est certainement rendu compte qu’il serait difficile de débarquer au gouvernement pour quelqu’un qui n’a pas de contacts privilégiés avec les députés.

– Il y a trois ans, lors de l’élection générale, le PS avait aussi préféré une femme, Véronique Pürro, à Manuel Tornare, avec l’insuccès que l’on sait. Ne craignez-vous pas que l’Histoire se répète, comme une malédiction?

– Non, je ne veux pas me prononcer sur l’échec de Véronique Pürro, mais la campagne sera différente. Il y a trois ans, il est vrai que Manuel Tornare aurait pu être élu, mais j’aurais pu l’être aussi. Je ne crois pas à une quelconque malédiction. Il faut arrêter de croire à l’homme providentiel.

– La popularité des candidats est importante dans ce type d’élections et vous êtes probablement moins connue que Pierre Maudet ou Eric Stauffer. Est-ce un handicap?

– Je crois que l’élection va surtout se jouer sur les rapports de forces politiques. Si la gauche est unie, nous pouvons gagner. Au contraire, à droite, il y a des divisions. Les Verts libéraux ont toujours un candidat en lice et Pierre Maudet va devoir faire le grand écart entre le centre droit et l’UDC. Arithmétiquement, il a des chances mais, malgré son jeune âge, c’est un peu l’homme du passé. Il porte l’héritage des échecs du PLR: un magistrat qui dysfonctionne et démissionne, un procureur qui démissionne, une absence de relève. Quant à ma popularité, je vous invite à reprendre les résultats de l’élection au Grand Conseil en 2009: chez les socialistes, Charles Beer est arrivé en tête devant Manuel Tornare, mais je n’étais que 81 voix derrière ce dernier. Et j’avais été la moins biffée par l’alternative. Je suis aussi assez connue dans le milieu des associations. Il faut se méfier de la médiatisation: ce n’est pas parce que vous envoyez des verres d’eau à la figure des gens que vous allez être élu au Conseil d’Etat!

– Le logement, dont Mark Muller était en charge, est LE dossier bloqué à Genève. Comment comptez-vous changer la donne? – Attention, on ne sait pas qui sera en charge de quel département. Il ne serait pas étonnant que François Longchamp s’intéresse à ce département, je ne fais donc pas de plan sur la comète. Mais le logement est effectivement un thème prioritaire pour nous. Je crois qu’il faut aller dans trois directions: la maîtrise du sol, d’abord. L’Etat doit pouvoir préempter et acheter des terrains déclassés pour construire des logements d’utilité publique, ou non spéculatifs. Ensuite, les oppositions des riverains et des communes sont souvent ce qui freine les nouveaux projets. Nous devons donc agir en concertation avec les communes, pour que celles qui font l’effort de construire ne soient pas pénalisées par les coûts que cela engendre en matière d’infrastructures. Nous proposons par exemple de mettre en place un fonds, financé par les communes en fonction de leur taux d’effort, destiné à financer les infrastructures. Enfin, il faut une vraie volonté politique, et c’est ce qui a manqué à Mark Muller. Il faut savoir taper du poing sur la table pour lever les oppositions et oser aller à l’encontre des intérêts de certains promoteurs.

– Pour taper du poing sur la table, l’expérience au sein d’exécutifs, dont peuvent se targuer Pierre Maudet et, dans une certaine mesure, Eric Stauffer, ne risque-t-elle pas de vous faire défaut?

– Je ne pense pas. Prenez Micheline Calmy-Rey, André Chavannes, Martine Brunschwig Graf ou Christian Grobet: aucun n’avait d’expérience exécutive. Or je crois qu’au-delà des opinions politiques, personne ne peut remettre en questions leurs qualités de magistrats. Dans la configuration actuelle, Isabel Rochat est le seul membre du Conseil d’Etat qui avait une expérience au sein d’un exécutif. Avant son élection. Et je ne ferai pas plus de commentaire… Il est plus important, à mon avis, d’avoir une expérience au parlement. La meilleure qualité pour siéger au Conseil d’Etat, c’est la maîtrise des dossiers.

– Même vos détracteurs s’accordent à reconnaître votre maîtrise des dossiers. En revanche, certains s’interrogent sur votre capacité à trancher. Ils ont tort? – J’ai du mal à suivre cet argument. Je suis élue au Grand Conseil et le rôle d’un parlementaire est de défendre ses dossiers, pas de trancher. Je ne vois donc pas sur quelle base on peut me faire ce reproche.

– Dans le contexte actuel, les Genevois ne vont-ils pas se laisser convaincre par Pierre Maudet, qui mise sur une image d’homme d’Etat, façon père de famille capable de remettre de l’ordre dans la maison?

– (Rires) Un père de famille de 34 ans! Moi je suis une maman de trois enfants qui a travaillé toute sa vie. Faire de la politique, c’est aussi avoir eu des adolescents à la maison, qui vous ont remis en question. Et les gens vont comprendre que s’ils veulent un changement de politique, il faut un changement de majorité.

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