A l’Auberge de Noiraigue, quand on parle d’énergie, on pense plutôt aux projets éoliens des crêtes voisines qu’au gaz naturel qui se trouverait dans le sous-sol et qu’une firme anglaise aimerait extraire. D’ailleurs, personne ne croit vraiment à la présence massive d’hydrocarbures. «S’il y avait du pétrole, ça se saurait!»

Pourtant, la société Celtique Energie Holding Ltd, spécialisée dans la recherche d’hydrocarbures dans le sous-sol européen et active dans six pays, fait le forcing pour aller voir s’il y a du gaz naturel sous le Val-de-Travers. Ses contacts avec le canton de Neuchâtel remontent à 2008. En 2010, elle a obtenu un permis de recherche afin de poursuivre l’étude de son projet.

Pourquoi le Val-de-Travers? Dans les années 80, Shell et BP avaient sondé son sous-sol, par vibrations. Mais le prix bas du pétrole sur le marché mondial avait dissuadé les grands groupes d’investir pour forer dans la région jurassienne.

Celtique a repris les données géologiques et les a compilées dans de nouveaux modèles, avec cette conviction: il est probable qu’il y ait des hydrocarbures, plutôt gazeux, dans le sous-sol de l’Arc jurassien. «La région de Noiraigue apparaît comme la plus favorable», précise Bertrand de Montmollin, du bureau indépendant Biol Conseils à Neuchâtel, mandaté par Celtique pour s’occuper des aspects environnementaux du projet.

Le Val-de-Travers n’est pas le seul visé: d’autres sites sont convoités entre le Jura bernois et le Jura vaudois, ainsi que dans le Jura français. La firme britannique est disposée à investir 15 millions de francs pour réaliser un forage exploratoire durant deux mois, jusqu’à 2300 mètres, entre Noiraigue et Travers. Elle estime pouvoir trouver 20 milliards de mètres cubes de gaz naturel, une quantité qui permettrait de couvrir l’actuelle consommation en Suisse durant sept ans. L’expérience montre qu’un forage sur cinq ans en Europe donne un résultat positif et, «ici, le pourcentage est singulièrement plus élevé», rapporte Bertrand de Montmollin.

L’extraction du gaz naturel nécessiterait de construire une tour de forage d’une quarantaine de mètres de haut. Pour le canton de Neuchâtel, propriétaire du sous-sol cantonal, l’exploitation de gaz naturel pourrait rapporter gros. Des centaines de millions de royalties, sur une durée d’exploitation qui n’est pas déterminée. L’exploitation créerait entre 50 et 100 emplois et générerait des revenus fiscaux.

Malgré ces perspectives alléchantes, personne ou presque, à Neuchâtel, ne croit au projet. Seul le ministre Claude Nicati laisse la porte entrouverte. Invitées à donner un préavis, les villes de Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds et Val-de-Travers ont exprimé un scepticisme quasiment définitif. Pour une raison rédhibitoire: «Le château d’eau du canton de Neuchâtel se trouve dans les gorges de l’Areuse», relève le ministre de l’Economie, Thierry Grosjean. Le forage se ferait en amont, mais le sous-sol karstique du Val-de-Travers est truffé de sources qui alimentent l’Areuse et les réseaux d’eau des deux principales villes du canton, «et de deux tiers de la population neuchâteloise», souligne Pierre Bonhôte, chimiste cantonal, chargé de la surveillance de l’eau potable.

Entre l’eau et le gaz naturel, les Neuchâtelois ont tranché. «On ne peut pas vendre son âme au diable», ose même Thierry Grosjean. «On ne peut sacrifier une ressource essentielle et vitale, dont on a fait la démonstration qu’elle existe, pour une ressource hypothétique dont on ne connaît ni l’ampleur, ni la pérennité», renchérit Pierre Bonhôte.

Sur place, on reste prudent. Pour sauver le château d’eau, «même si on ne boit pas de cette eau-là», rigole un client de l’Auberge de Noiraigue, mais aussi pour ne pas porter atteinte au patrimoine naturel. Noiraigue est une porte d’entrée touristique vers le Creux-du-Van et les gorges de l’Areuse.

«Je ne vois pas pourquoi on enverrait cette entreprise anglaise sur les roses de manière dédaigneuse, note un Vallonnier. On veut de la richesse, elle est peut-être là, sous nos pieds.» L’attrait des royalties fait débat. «On nous dit que le canton encaisserait tout, ça ne va pas», affirme une dame. Un connaisseur du dossier ­estime que le refus de principe des villes de La Chaux-de-Fonds et Neuchâtel ne serait motivé que par la destination du produit de la concession. Les villes n’en verraient pas la couleur, alors autant ne prendre aucun risque.

Celtique Energie n’a pas renoncé. Elle a mandaté l’ancien ambassadeur de Suisse à Berlin, le médiatique Thomas Borer, pour faire du lobbying, à Berne notamment. Elle entend fournir, d’ici au printemps, les études d’impact demandées par les autorités. Défavorables de prime abord, mais pas complètement fermées. «Je n’exclus pas qu’elle parvienne à faire une démonstration suffisamment convaincante, mais jusqu’ici, ça n’a pas été le cas», note Pierre Bonhôte. Celtique Energie devrait faire sa demande de forage, comparable à une demande de permis de construire, courant 2013.

S’il ne devait pas y avoir de gaz naturel, ou si peu, le forage ne serait pas inutile. Pas question de chercher du gaz de schiste. Mais il pourrait être utilisé à des fins géothermiques. Ou, pour autant qu’elle existe, la poche hermétique à 2300 mètres de profondeur pourrait servir de site de stockage de gaz naturel acheté à l’étranger. La Suisse se fournit en flux tendu, avec les aléas géopolitiques et économiques que cela implique. Une réserve serait appréciée des gaziers.

Aujourd’hui raillée, l’exploitation de gaz naturel dans le sous-sol du Val-de-Travers n’a-t-elle aucun avenir? «Nous avons longtemps été la commune la plus pauvre du canton, commente un habitant de Noiraigue. Et si on devenait enfin riche?»

«On ne peut pas vendre son âme au diable»