Césure confessionnelle et culturelle, la ligne du Napf entre-t-elle en résonance avec une construction historique? Burgondes contre Alamans, royaume de Bourgogne contre duché de Souabe, protestants contre catholiques: l'hypothèse paraît séduisante, tant les rivalités ethniques, dynastiques ou spirituelles ont rythmé l'historiographie d'une partition ouest/est du pays. Pour autant, une telle assertion gagne à être pondérée.

Partons des temps les plus anciens: jusqu'au milieu du XXe siècle, le discours historique dominant a voulu faire des Burgondes les pères d'une zone d'influence «française» en Suisse, les Alamans ceux de sa zone germanique, thématisant ainsi les causes lointaines d'une séparation. On imaginait les premiers plus doux, en d'autres termes moins barbares… Vue de l'esprit battue en brèche par l'historien vaudois Justin Favrod, auteur d'une somme sur le royaume burgonde*: «Il [est] difficile de se réclamer d'un peuple germanique pour se démarquer de la Suisse alémanique», remarque-t-il. De plus, si l'on jette un œil à l'étendue de ce royaume à l'époque de son expansion maximale (début du VIe siècle), son territoire, s'étendant de Langres à Avignon et surtout de Nevers à la pointe du lac de Constance, ne cadre guère avec une partition verticale de la Suisse type Röstigraben ou ligne du Napf.

Germains contre Germains

Toutefois, ces «géants de sept pieds» (2,07 mètres tout de même), comme les désignait l'aristocrate lyonnais Sidoine Apollinaire vers 470, ces guerriers, mentionnés pour la première fois au Ier siècle de notre ère sur les rives de l'Oder, ont eu leur importance dans la constitution d'une identité régionale, par opposition à des Alamans plus intéressés par la razzia que par la consolidation politique. En effet, ce royaume burgonde construit sur les débris de l'Empire romain s'est singularisé par sa capacité à réunir, autour d'une aristocratie immigrée, le restant de la population gallo-romaine. Ainsi Hilpéric, qui régna à la fin du Ve siècle, institua-t-il dans chaque cité héritée du maillage romain deux comtes, l'un burgonde, l'autre gallo-romain. De même, la population burgonde, puissante mais numériquement peu importante, abandonna peu à peu sa foi arienne, variante du christianisme ne reconnaissant pas le dogme de la Trinité, pour se convertir au catholicisme ambiant. Au final, selon Justin Favrod, «cette politique, unique dans les royaumes barbares d'Occident […] portera des fruits bien après la disparition du royaume burgonde».

De fait, le démantèlement du royaume en 534 par les descendants de Clovis ne signa pas la fin de ce que l'on pourrait appeler le «désir bourguignon», cette aspiration à donner son identité propre à une zone tampon aux confins des actuelles Italie, France et Allemagne. Au XVe siècle, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, s'en inspira encore. Avant cela, du IXe au XIe siècle, les rois de Bourgogne, connus également sous le nom de rois rodolphiens, se réclamèrent aussi de l'héritage burgonde. On remarquera que l'axe choisi pour son expansion vers l'est par Rodolphe II, défait en 919 à Winterthour par le duc de Souabe Burckhardt, dessinait à nouveau une ligne de partage verticale de l'actuelle Suisse, plus orientale encore que la ligne du Napf. Bref, de quoi penser que ce qui fait aujourd'hui la Suisse a toujours aimé se séparer dans le sens de la hauteur, mais rarement au même endroit.

* Justin Favrod, «Les Burgondes, un royaume oublié au cœur de l'Europe», Lausanne: Presses polytechniques et universitaires romandes, 2002 («Le Savoir suisse», 4).