Formés en Suisse pour neutraliser des tueurs fous

Sécurité Seize gendarmes de Rhône-Alpes s’inspirent des techniques de l’Académie de police de Savatan

Cette première pourrait conduire à des échanges plus réguliers

Le lieu paraît improbable: un vaste hangar qui, vu de l’extérieur, ressemble à une friche. L’intérieur réserve des surprises. Une série de palissades en bois qui coulissent et forment des boxes, des couloirs en labyrinthe, à l’étage une cabine d’hélicoptère, un dojo, une épave d’automobile. Nous sommes dans l’ancien arsenal de Lavey (VD), dont l’Académie de police de Savatan a fait l’un de ses lieux d’entraînement.

«Ce site est un écrin, rustique mais pratique», commente le capitaine Matthieu Abellard. Depuis le 30 juin et jusqu’au 5 juillet, l’officier était en stage en Suisse avec quinze autres gendarmes français, tous basés en Rhône-Alpes. C’est une première.

Les aspirants gendarmes de Savatan se rendent chaque année sur le site militaire de Saint-Astier (Dordogne), plus grand centre d’entraînement de ce genre en Europe, pour apprendre notamment à faire face à des émeutiers et à rétablir l’ordre. Aucun mouvement inverse n’avait encore été observé. Il est vrai que la France et ses 100 000 gendarmes, dont 10 000 en Rhône-Alpes (il y en a 18 000 en Suisse), possède une force de police très exercée.

«On effectue 240 déplacements par an, on intervient dans le métro parisien, dans les ­quartiers dits sensibles, lors de manifestations, sur les routes, à l’étranger comme en Haïti, en Afghanistan ou en Afrique», énumère le capitaine Abellard. Lui et ses hommes, tous des instructeurs chevronnés, ont cependant sollicité l’Académie de police de Savatan pour affiner une technique connue sous le nom de code d’«Amok». «Amok, qui est un terme malais, désigne une personne agissant seule et qui, dans un acte de folie, tue autour d’elle, comme le triste exemple du Grand Conseil de Zoug en 2001», explique le colonel Alain Bergonzoli, directeur de l’Académie de police de Savatan.

La Suisse a élaboré de nouvelles tactiques après le carnage de l’île d’Utoeya, en Norvège, en juillet 2011 (77 morts). Les deux pays, qui possèdent des similitudes, démocraties riches et paisibles, ont pour autre trait commun de recenser une importante quantité d’armes à feu en circulation. Un officier résume: «Au lieu d’attendre le déploiement des groupes d’intervention, il faut pénétrer la zone et neutraliser. En Norvège, arriver trente minutes plus tôt aurait peut-être pu signifier moitié moins de morts. Il faut donc faire vite et bien.»

Pour des raisons de sécurité, les gendarmes rhônalpins et les policiers suisses ne détailleront pas les techniques visant à localiser rapidement puis éliminer un tireur. Matthieu Abellard précise cependant: «Les policiers suisses sont réputés dans l’enseignement du maniement d’armes. Leur gestuelle souple et simplifiée et la stratégie qu’ils ont développée dans les massacres de masse sont exemplaires.» Gilets pare-balles enfilés, armes factices à la main avec faux projectiles «mais qui font un vrai bruit», les stagiaires enchaînent les mises en situation sous le contrôle du sergent-major Julien Perler. La configuration des lieux est modifiée grâce aux panneaux qui coulissent, «afin d’éliminer l’habitude».

«Nous travaillons sur la pénétration. Une progression chirurgicale de dix mètres nécessite des heures d’instruction», souligne Julien Perler. Un gendarme commet l’erreur d’appuyer son arme sur l’angle d’une porte. «Vous faites feu et votre propre arme peut vous blesser et vous ne rentrerez peut-être pas le soir à la maison», vocifère un instructeur.

L’Académie de police de Savatan, qui forme chaque année plus de cent aspirants de police provenant des polices cantonales et municipales valaisannes et vaudoises, a établi un partenariat avec la direction de la gendarmerie nationale française à Paris. «Le présent stage est organisé sur le principe du troc, étant donné que l’Académie et les corps partenaires bénéficient, en France, de prestations de formation», lance le colonel Bergonzoli. En octobre, un séminaire réunira experts français et suisses à Savatan sur le thème de la lutte contre les cambriolages.

«La sécurité dans nos régions est aujourd’hui transfrontalière, d’où la nécessité d’intensifier les échanges, notamment de formation, avec nos homologues français», poursuit le directeur. Il prend en exemple la création en début d’année d’une brigade de police franco-suisse (BOM) à Annemasse. Le partage d’informations entre quatre policiers français et suisses et leur investigation commune ont, entre autres, contribué au démantèlement de bases arrière de cinq équipes de cambrioleurs. «Dans le même état d’esprit, nous travaillons aussi avec les polices roumaines et bulgares, dans le cadre de partenariats de coopération», indique encore Alain Bergonzoli.

«Leur gestuelle souple et simplifiée et la stratégie qu’ils ont développée dans les massacres de masse sont exemplaires»