En janvier, Genève Aéroport (GA) sollicitait la Cour des comptes pour vérifier ses pratiques en matière d’adjudication et surtout pour mettre fin à des rumeurs de copinage. C’est plutôt raté. L’examen sommaire, mené par l’instance de contrôle, jette une lumière crue sur la gouvernance de l’institution et relève des «risques de fraude importants». Le rôle du chef de la division sûreté, dont l’arrestation a été annoncée mardi par le Ministère public, est au cœur de ce rapport qui évoque moult dysfonctionnements et conflits d’intérêts.

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Contactée, Sophie Forster Carbonnier, magistrate à la Cour des comptes, précise que le haut cadre en question «n’a jamais caché ses liens d’amitié avec certains prestataires». Tout le monde savait mais les précautions prises par la direction générale ont été très insuffisantes et l’appréciation de la situation s’est révélée erronée. La magistrate ajoute: «Il y a eu des lanceurs d’alerte mais ceux-ci n’ont pas été écoutés.»

«Rôle moteur»

L’affaire, qui vaut à ce haut cadre ainsi qu'au responsable d’une société genevoise de sécurité d’être mis en prévention pour corruption et gestion déloyale des intérêts publics, figure dans l’examen publié par la Cour des comptes. Il précise à ce propos que c’est «sous l’impulsion de ce cadre que la société dirigée par son ami a commencé à délivrer des prestations à GA, souvent par le biais de contrats oraux, qui n’ont été régularisés qu’en 2017 par la direction générale».

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Toujours au sujet de cette affaire, pour laquelle le parquet suspecte le versement de pots-de-vin durant plusieurs années, l’instance de contrôle souligne le «rôle moteur» du chef de la division, l’absence d’appel d’offres pour ces prestations et la possibilité que les sommes engagées, soit environ 2 millions de francs, aient surtout profité à ladite société. Un collaborateur, qui a tenté de s’en émouvoir, a été déplacé dans un autre département.

Le cas qui a mis le feu aux poudres

Au départ, c’est un autre marché qui a révélé le problème sur la place publique et motivé cet examen. Après l’attribution, en 2018, de trois lots concernant les services de sûreté, la société ISS Facility Services, écartée du mandat, avait recouru et obtenu une indemnité de la justice administrative au motif que Securitas et Custodio appartenaient au même groupe alors que l’appel d’offres prévoyait des entreprises différentes. Le fait que le responsable de la division sûreté de Cointrin avait lui-même travaillé chez Securitas ajoutait au malaise. A l’époque, André Schneider, directeur général de Genève Aéroport, balayait pourtant les soupçons de copinage.

La Cour des comptes porte un regard plus sévère sur le processus. En substance, cela jouait sur le papier mais pas du tout dans les faits. Le haut cadre a certes été écarté de la procédure d’adjudication des trois lots et remplacé par son adjoint, mais c’est bien lui qui a procédé à l’ouverture des enveloppes contenant les offres, sans aucun contrôle. Parmi les autres dysfonctionnements liés à ce volet: le délai imparti aux collaborateurs pour évaluer les dossiers était de moins de 48 heures alors qu’ils n’avaient jamais effectué ce travail et ceux-ci n’ont pas été interrogés sur de potentiels conflits d’intérêts alors que les rapports font mention d’une déclaration d’impartialité de la part de tous.

Au nombre des bizarreries entourant ces lots attribués à Securitas et Custodio, la cour souligne encore que la liste des collaborateurs ayant participé à l’évaluation est erronée. L’un d’eux n’a pas donné son avis et on ignore qui l’a fait en son nom. Enfin, la cour a pu établir que certaines notes ont été modifiées dans la version finale, sans que cela fasse l’objet d’une discussion. «Les changements de notes précités ont pu suffire à modifier les résultats de l’appel d’offres pour deux lots sur trois.»

Manque de culture éthique

Cession de la propriété intellectuelle d’un produit dont le développement a été financé par Genève Aéroport, achat d’uniformes inutiles ou de piètre qualité pour le département sûreté, la cour nourrit encore des doutes sur bien des éléments apparus lors de ses investigations. Son examen, rapide et concentré sur 2018, s’arrête pourtant là avec quelques recommandations et, surtout, une communication au Ministère public.

C’est le premier procureur Yves Bertossa, déjà sur la piste des combines prêtées aux deux prévenus, qui a pris la main pour instruire la globalité sous la forme de deux procédures distinctes. En attendant le fin mot de cette histoire, la Cour des comptes appelle Cointrin à «rétablir une culture éthique adéquate».