Dans le canton de Vaud, il a tant marqué son empreinte que son buste trône sur la cathédrale de Lausanne. Jean-Pierre Dresco, architecte cantonal vaudois de 1972 à 1998, a incarné une vision ambitieuse de la construction étatique. Mais au bout du Léman, on reste de marbre devant une fonction qui a toujours été controversée: à Genève, il n'y a pas d'architecte cantonal. Ce serait pourtant précieux, selon les associations professionnelles. Agacés de voir les pouvoirs publics organiser des concours puis écarter les lauréats, comme dans les récents cas de la Maison de la Paix et des pavillons de la Rade (LT des 30.04. et 02.05.2008), les architectes exigent la nomination d'un architecte cantonal.

Magistrats montrés du doigt

Car à Genève plus qu'ailleurs les concours d'architecture ont tendance à finir aux oubliettes, affirment les professionnels. L'histoire des pavillons de bronze de la Rade l'a démontré une nouvelle fois: contesté au sein de la population et attaqué par un référendum de la droite, le projet lauréat des architectes lausannois Bakker & Blanc vient d'être mis sur la touche par le magistrat municipal Rémy Pagani, membre d'A gauche toute! Non sans avoir été qualifié d'«erreur urbanistique» par le conseiller d'Etat libéral Mark Muller, qui avait prévenu qu'il n'autoriserait jamais leur construction.

Des interventions politiques que ne goûtent guère les professionnels, comme Patrick Aeby, ex-président de la section genevoise de la Fédération des architectes suisses (FAS): «Il suffit qu'un magistrat lève la main pour dire qu'il aime les tours ou qu'il n'aime pas les cabanons pour que tout change», commente-t-il. «Si le Conseil d'Etat désavoue complètement un projet, cela ne peut que le discréditer», renchérit Philippe Bonhôte, actuel président de la FAS.

«Un rôle de médiateur»

Dès lors, la FAS en est convaincue: «Il manque une autorité dotée de pouvoirs en matière d'architecture et d'urbanisme au niveau du canton», affirme son président. «Un architecte cantonal, hors du monde politique, aurait suffisamment de recul pour planifier le développement urbanistique du canton. Il aurait un rôle clé de médiateur entre les professionnels et les politiques», ajoute Nicolas Vaucher, membre du comité de la FAS. Pour Patrick Aeby, un architecte cantonal saurait assurer «une forme de continuité».

Situation actuelle floue

A Genève, le débat n'est pas neuf. Le canton a même eu un architecte cantonal, un temps. Comme l'explique Paul Marti, collaborateur à la Fondation Braillard architectes: dans les années 1990, l'ex-conseiller d'Etat Philippe Joye avait nommé Emmanuel Cattani à ce poste par un contrat de droit privé, répondant déjà à une demande de la profession. Mais depuis son départ, c'est le néant. Ni Laurent Moutinot, ni Mark Muller n'ont repourvu le poste.

Aujourd'hui, la situation est plutôt mystérieuse. Au sein de l'administration, on est incapable de dire si le poste existe légalement ou pas... Ce qui est sûr, c'est qu'un projet de loi a été voté par le Grand Conseil en 1995 pour inscrire la fonction dans la loi. Il a ensuite été attaqué par un référendum de la gauche dure, qui n'a pas obtenu les signatures nécessaires. Selon Paul Marti, les référendaires estimaient que les liens d'Emmanuel Cattani avec Philippe Joye étaient «trop exclusifs». Il était aussi question de «pratiques clientélistes»: l'architecte était soupçonné de favoriser des proches lors de l'attribution de mandats publics, selon Paul Marti.

«Il n'y a jamais de garantie»

Dans la majorité des cantons, il y a un architecte cantonal. Mais à Genève, «les politiques, de gauche comme de droite, préfèrent gérer les choses à leur manière, et ne pas s'encombrer. C'est regrettable», déclare Philippe Bonhôte. «Ailleurs, on est plus respectueux de la profession», assure Nicolas Vaucher.

Avec recul, l'ex-architecte cantonal vaudois Jean-Pierre Dresco, retraité, tient à nuancer le courroux des professionnels genevois par rapport aux concours qui n'aboutissent pas: «En Suisse romande, dans plus de 90% des cas les indications du jury des concours sont suivies par le maître d'ouvrage, même si ce dernier n'a aucune obligation légale. Il n'y a jamais de garantie.» Globalement, Jean-Pierre Dresco relève qu'«on ne peut pas tout mettre sur le compte du manque d'architecte cantonal. Relevons qu'à Genève, les affaires sont particulièrement politisées.»

«Risque de doublons»

L'autorité d'un architecte cantonal permettrait-elle de dépasser les clivages politiques? Ce n'est en tout cas pas l'avis de Mark Muller, ministre des Constructions, qui estime que venir à bout des conflits relève de sa compétence. Si le ministre n'est «pas réticent» à l'idée du poste, il admet que cela ne fait pas partie de ses priorités: «Nous ne sommes pas dans une situation de vide: aujourd'hui, plusieurs commissions, dont celle des Monuments, de la nature et des sites, sont consultées. Si l'on nommait un architecte cantonal, il faudrait leur retirer des compétences, sinon on risque de créer des doublons.»