«Au déshonneur de toute la Savoie». C’est, en français moderne, l’un des 272 vers de l’hymne national genevois, le Cé qu’è lainô , dont quatre des 68 strophes sont encore chantées chaque 12 décembre, pour commémorer l’Escalade de 1602, l’ultime échec du duc de Savoie dans ses tentatives de s’emparer de Genève. La version complète de cette geste populaire, écrite par un anonyme en langue franco-provençale, consacre près de la moitié de ses couplets à l’exécution des hommes capturés au sein des troupes savoyardes vaincues.

La Savoie fait ainsi figure d’ennemi héréditaire à Genève. Ce n’est donc pas un hasard si les ressentiments liés au marché de l’emploi se sont retournés contre les populations voisines. Les frictions entre Genève et son arrière-pays, dont la ville a été si souvent séparée pour des motifs politiques, s’inscrivent dans une histoire presque millénaire. Retour sur quelques dates clés.

1124: Le traité de Seyssel est une première résolution du litige entre le comte et l’évêque de Genève quant au pouvoir temporel exercé sur la ville. Même si deux autres traités devront départager ce conflit et si le comte conserve pour un temps un château en ville, au Bourg-de-Four, c’est le pouvoir épiscopal qui obtient la cité et, trente ans plus tard, l’immédiateté impériale. L’évêque devient ainsi prince du Saint-Empire, dont Genève fait partie depuis la fin du royaume de Bourgogne en 1032. Le prélat règne sur la ville ainsi que des possessions rurales, les mandements. La campagne environnante, elle, dépend en grande partie du comte. Cet épisode marque un premier clivage entre la ville et son bassin naturel, alors que tous deux entretiennent une relation forcée d’interdépendance: la ville doit son approvisionnement à l’arrière-pays qui a besoin des citadins comme débouché pour sa production. Dès le XIIIe siècle, la maison de Savoie cherche à accroître son influence sur Genève et sa région.

1394: La dynastie comtale de Genève s’éteint et le titre, après avoir transité par des branches cousines, est vendu en 1402 à la maison de Savoie. Le Genevois, comme on nomme l’ancien comté, gardera toutefois jusqu’à la fin du XVIe siècle une spécificité au sein des états savoyards, étant le plus souvent confié en apanage à des branches cadettes de la famille ducale, notamment les Savoie-Nemours qui, par leur second titre, sont aussi vassaux du roi de France. En 1439, le duc de Savoie Amédée VIII, devenue veuf, se fait élire anti-pape. Il ne tarde pas à en profiter pour se réserver le titre de prince-évêque de Genève qui reste par la suite un monopole des membres de la maison de Savoie ou de familles vassales. Une brève période de relative unité politique s’ébauche ainsi dans le bassin genevois.

1536: Genève adopte la Réforme au terme de dix ans de troubles durant lesquels l’évêque a quitté la ville pour ne jamais y revenir, s’établissant à Annecy comme l’avait fait en son temps le comte de Genève. Les Genevois ont obtenu le soutien envahissant de Berne, avec laquelle une combourgeoisie a été signée en 1526 et qui occupe le bassin environnant, du pays de Gex au Chablais. Une dispute éclate entre Berne et Genève sur le statut des anciennes possessions rurales des monastères genevois (le prieuré clunisien de Saint-Victor et le chapitre de la cathédrale). Sur cette cinquantaine de villages, la jeune République calviniste se voit confirmer des droits qui ne sont que partiels: en raison de l’origine monastique de ces fiefs, les droits de haute justice restent du ressort d’un seigneur laïc et Genève n’en hérite pas. Cette ambiguïté au potentiel explosif perdurera quand la Savoie récupère, dans les années 1560, ses possessions aux alentours de Genève.

La ville protestante rase ses banlieues par mesure de sécurité et se serre au fil des ans dans des fortifications toujours plus imposantes qui ne seront abattues que dès le milieu du XIXe siècle. Elle a perdu en 1539 le plus lointain des trois anciens mandements épiscopaux, celui de Thiez (dans le Faucigny aujourd’hui haut-savoyard), ne conservant que ceux de Jussy, sur la rive gauche, et de Peney, sur la rive droite, tous deux enclavés en terre étrangère. En 1538, la ville a obtenu de Berne le contrôle des Franchises, ces terres immédiatement voisines de la cité.

1580: Après deux petites décennies d’accalmie entre Genève et son voisin savoyard qui l’encercle à nouveau totalement, Charles-Emmanuel accède au trône ducal. Il entreprend d’extirper le protestantisme de ses terres qui deviennent un foyer de la Contre-Réforme, notamment dans le Chablais. Le duc guerroie contre Genève. La ville fait alliance avec Zurich, en plus de Berne, et reçoit l’appui de la France. Cette dernière devient voisine de Genève en 1601 lorsque le traité de Lyon lui confie les possessions les plus nordiques de la Savoie, notamment le pays de Gex. L’échec de l’Escalade, en 1602, marque l’ultime tentative savoyarde de blinder son bastion septentrional alors que le duché vient de voir son centre de gravité passer au sud des Alpes, avec le transfert de sa capitale de Chambéry à Turin (1563). Le traité de Saint-Julien, en 1603, initie une paix précaire entre les deux états. La situation enclavée des mandements genevois et le statut ambigu des anciennes possessions monacales continuent d’engendrer de fréquentes tensions.

1749 et 1754: Les premiers traités de Paris et Turin clarifient les juridictions genevoises, françaises et et savoyardes dans la région, mettant fin aux pouvoirs enchevêtrés issus des anciens fiefs monastiques. Les droits genevois sont reconnus sur plusieurs villages de la Champagne, sur la rive gauche du Rhône. Mais ils sont perdus dans d’autres lieux: les populations de localités aujourd’hui situées en Haute-Savoie, comme Valleiry ou Neydens, se voient allouer le temps d’une génération pour abjurer le protestantisme ou s’exiler.

1814-1816: Après avoir été durant quinze ans capitale du département français du Léman, la ville de Genève recouvre sa souveraineté grâce à la fuite de l’occupant napoléonien, chassé par les troupes autrichiennes. Le ralliement à la Confédération suisse devient l’ultime avatar de la quête d’indépendance des familles patriciennes genevoises qui reprennent le pouvoir sur leur cité après la période révolutionnaire. Le congrès de Vienne et les seconds traités de Paris et Turin donnent au nouveau canton une continuité territoriale entre la ville et ses mandements ruraux ainsi qu’un lien ténu avec le canton de Vaud (une bande de moins de 5 kilomètres de large le long du lac). Cet arrondissement, comme on le désigne à l’époque, de la juridiction genevoise s’opère grâce à la cession d’anciennes communes françaises et savoyardes - les «communes réunies» qui forment une bonne moitié du territoire cantonal actuel.

Le négociateur genevois Charles Pictet-de-Rochemont désirait initialement un territoire correspondant aux frontières naturelles du bassin. C’est une version très étriquée de cette ambition qui ressort des pourparlers. Paris et Turin ne souhaitent pas céder trop de terrain; la Suisse, qui accueille avec réticence en son sein la turbulente Genève, ne veut pas devoir ingérer un trop gros morceau; le pouvoir genevois de la Restauration a un intérêt politique à limiter le nombre de nouveaux habitants catholiques. Ceux-ci seront intégrés péniblement sur fond de Kulturkampf au cours du XIXe siècle pendant que Genève s’intègre en parallèle au sein de sa nouvelle patrie.

La frontière dessinée à cette époque est restée pratiquement intacte depuis lors. Elle suit parfois des tracés incongrus, scindant des hameaux ou des paroisses, séparant un village de ses champs communaux, traversant des terroirs via des lignes droites dignes des démarcations de l’Afrique post-coloniale. La complexité des pourparlers est illustrée par l’exemple du bourg de Saint-Julien-en-Genevois qui devient suisse de novembre 1815 à mars 1816 avant d’être rétrocédé au royaume de Sardaigne, dont la maison de Savoie a obtenu la couronne en 1720.

1860: S’il fut question dès 1814 de céder à la Suisse le nord des terres savoyardes, proches de Genève, les possessions de la maison royale sises sur le flanc septentrional des Alpes échoient en 1860 à la France. Celle-ci avait convenu dès 1858 de cette récompense à son soutien à l’unification de l’Italie dont les Savoie deviennent les souverains. Cette tractation est confirmée par le référendum du 22 avril 1860: la population savoyarde plébiscite (dans une ampleur si massive qu’elle en est suspecte) l’annexion française, avec un régime de zones franches facilitant les échanges économiques avec Genève. Ces zones avaient connu une première incarnation lors de la constitution du canton mais elles feront l’objet de très nombreux litiges au point de susciter un arbitrage international à La Haye en 1932. Le régime zonien affecte aujourd’hui surtout l’importation en Suisse de biens agricoles.

Dans les années qui suivent l’annexion, et alors que la France a mal à son flanc oriental avec la perte de l’Alsace-Lorraine au profit de l’Allemagne en 1871, Paris s’empresse de raccorder ces acquisitions savoyardes à leur nouvelle patrie par le chemin de fer, en contournant le sol helvétique. Cette décision est l’une des racines du sous-développement ferroviaire de la région genevoise, auquel la construction en cours de la ligne CEVA doit remédier, en couplant deux réseaux qui se boudaient ostensiblement.

2004: Deux ans après l’entrée en force de la libre circulation des personnes instituée par un accord bilatéral helvético-européen, les autorités locales lancent le premier projet d’agglomération franco-valdo-genevois, issu d’instances transfrontalières créées dès 1973, et rebaptisé Grand Genève en 2012. Le territoire concerné couvre 212 communes genevoises, vaudoises, haut-savoyardes et de l’Ain sur une surface de quelque 2000 kilomètres carrés où résident plus de 918000 personnes en 2010, un chiffre qui a crû de 31% en 20 ans. Le projet vise à assurer une cohérence dans le développement de ce bassin de vie commun bien que transfrontalier.