Justice

A Genève, des avocats s'initient à l'art du contre-interrogatoire

Nancy Hollander et Kenneth Carr, défenseurs de renom, rompus aux affaires de terrorisme aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, donneront une conférence publique ce jeudi à Genève. En marge de cet événement, le duo va former une quinzaine de pénalistes aux techniques du combat judiciaire

Pourquoi et comment défendre des terroristes et autres ennemis d’Etat? Pour répondre à cette question d’une brûlante actualité, qui de mieux que l’avocate américaine Nancy Hollander et son confrère britannique Kenneth Carr? La première a œuvré à la libération de Chelsea Manning, l’analyste militaire de l’armée US condamnée pour avoir transmis des documents accablants à WikiLeaks, et a représenté deux détenus de Guantanamo. Le second a également pris part à des procès ultrasensibles et a attaqué le gouvernement britannique pour avoir été complice des tortures pratiquées par la CIA sur un détenu enfermé dans une prison secrète basée en Europe.

Ce duo de choc donnera une conférence sur ce thème à Genève, le 10 octobre, à l’occasion de la Journée mondiale contre la peine de mort. A l’origine de cette démarche, Me Sylvain Savolainen, associé de l’étude Mentha, a également prévu une formation d’une journée. Cet atelier est destiné à une quinzaine de pénalistes invités à s’initier aux techniques d’interrogatoire et de contre-interrogatoire. Les explications de cet organisateur motivé qui fut reporter dans une autre vie.

Le Temps: D’où vous vient l’idée de cette formation?

Sylvain Savolainen: L’an passé, l’association qui regroupe en matière pénale les barreaux européens (ECBA) avait organisé sa rencontre annuelle à Nice, ville meurtrie par un attentat, et invité Nancy Hollander à s’exprimer sur la défense des auteurs d’actes terroristes. J’ai été particulièrement impressionné par son courage et par la pertinence de son propos. En discutant sur place, une consœur française m’a proposé d’assister à un séminaire organisé à Paris avec cette même avocate américaine autour de questions très pratiques et utiles en matière pénale. En l’entendant, je me suis dit: c’est ça qu’on doit faire à Genève.

Mais Genève n’est pas Guantanamo et les systèmes sont très différents…

C’est vrai. Nous n’avons pas la même culture de l’affrontement judiciaire que les Anglo-Saxons. Ici, lors de l’instruction, le procureur reçoit les parties dans son bureau, pose les questions, dicte le procès-verbal et contrôle le déroulement de l’audience. Dans ce jeu complètement inégal, l’avocat a aussi tout intérêt à être exercé et bien armé. Cela s’applique aussi à l’audition par la police et à l’audience de jugement car ce qui s’y dit est toujours essentiel. Durant nos études de droit, on est préparé à prendre la parole mais personne ne nous entraîne à l’instruction alors que c’est un moment particulièrement délicat. L’interrogatoire est l’un des outils fondamentaux, si ce n’est le principal dont dispose l’avocat.

Sur l'avocat de la première heure, lire aussi notre reportage:  Urgentistes du crime

Plus précisément, quel type de technique et pour quoi faire?

Par exemple, il s’agit de se demander ce qu’on peut faire quand on devine qu’un témoin ou une partie va mentir, voire se tromper, ou encore qu’un expert ne va vraisemblablement pas s’écarter de son rapport. Mes Nancy Hollander et Kenneth Carr enseignent le type de questions à poser et la manière de les poser. Ils expliquent aussi comment ne pas laisser flotter des approximations lorsqu’un témoin est mal à l’aise, comment éviter qu’un témoin ou une partie puisse profiter d’une question pour dérouler sa version des faits et surtout quand il faut savoir s’arrêter de poser des questions. Comme dit le proverbe, «le serpent à sonnette n’a besoin que d’une seule occasion pour mordre». Une question de trop peut engendrer la réponse susceptible de faire s’effondrer l’ensemble.

Concrètement, comment va se dérouler cette formation?

Pour cette première qui se tiendra dans les locaux de l’étude, j’ai invité une quinzaine de jeunes pénalistes motivés. Un cas pratique, réel (anonymisé), a été envoyé à tous les participants. Il contient un rapport de police, un rapport médical et des procès-verbaux d’auditions. Il s’agit d’une affaire de tentative de meurtre avec des versions divergentes. Les questions du procureur y figurent toujours alors que celles du défenseur ont été supprimées. Mes Hollander et Carr seront accompagnés de deux avocats britanniques de tout premier plan qui vont jouer le rôle du témoin et de la victime. Des confrères français feront également le déplacement. L’idée est aussi de tisser un réseau qui partage une certaine vision, celle qui fait de la défense d’un voyou, d’un terroriste ou d’un ennemi d’Etat la défense avant tout d’un accusé qui joue sa vie d’homme ou de femme. Cette mission peut s’avérer un sport de combat, pour reprendre la formule de Pierre Bourdieu.

Vous comptez devenir le cauchemar des procureurs?

L’avocat doit jouer un rôle d’opposition. C’est l’essence même de son travail. Il est appelé à participer au processus de justice tout en faisant face à l’autorité puisque l’Etat est sa principale partie adverse au pénal. Je déplore que ce rôle ne soit pas toujours accepté avec la considération nécessaire. De mon côté, je n’ai aucun problème à ce que policiers et procureurs fassent leur travail avec les outils à leur disposition. D’ailleurs, j’ai même pensé inviter des procureurs à cet atelier. Une prochaine fois, peut-être.

«Pourquoi et comment terroristes et ennemis d’Etat doivent être défendus par un avocat?» La conférence de Me Nancy Hollander et Me Kenneth Carr (en anglais) se tiendra le jeudi 10 octobre 2019, à 19h au Palais de l’Athénée. L’entrée est libre et gratuite.

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