Une maman s’est exclamée: «Quel beau cadeau pour la Fête des mères!» Dimanche dernier, à Arare dans le canton de Genève, Bambi s’est invité à table, ou presque. Un jeune chevreuil mâle déambulait en effet dans une zone villas, nullement troublé par le bipède armé d’un smartphone. Après le cerf perdu au cimetière de Châtelaine et finalement abattu, ce qui avait provoqué un tollé sous le coup de l’émotion citadine, voici le chevreuil dégourdi en sortie dominicale.

Un cadeau, vraiment? Tout dépend des lunettes qu’on chausse: «Le public a une vision romantique des choses. Il voit, dans ce joli tableau, Bambi aux grands yeux noirs. Mais observer des chevreuils en zone d’habitation, c’est aussi le signe que notre nature est déséquilibrée.» On ne peut soupçonner Manuel Ruedi, l’auteur de ces paroles, de mépriser la faune, lui qui est conservateur au Muséum d’histoire naturelle de Genève, membre de la Commission consultative de la diversité biologique (CCDB), spécialiste des mammifères et coauteur d’un Atlas des mammifères de Suisse et du Liechtenstein paru en mars 2021. «La densité de chevreuils à Genève (dans la région du Mandement notamment) est vraiment problématique, car ils provoquent des dégâts insupportables à certaines cultures, comme les pommiers ou les vignes, dont ils croquent les bourgeons», poursuit le spécialiste.

«Ils se sont habitués à la présence humaine»

Depuis l’interdiction de la chasse dans le canton par une votation populaire, en 1974, Genève connaît une succession d’espèces qui prolifèrent en occasionnant des problèmes: il y a eu les sangliers (avant la mise en place des tirs de régulation dans les années 2000, leur prolifération a occasionné jusqu’à 600 000 francs de dégâts annuels), ensuite les lièvres et les pigeons ramiers (tous deux grands amateurs de tournesols), puis les chevreuils, enfin les cerfs. C’est que la République constitue pour eux un territoire pacifique: ils n’ont plus d’ennemis – ni chasseurs ni prédateurs naturels. «Comme les ours, les loups et les lynx ont disparu de la région, les grands ongulés se sont multipliés, bénéficiant de surcroît d’un milieu riche en cultures, en champs, en bordures de forêts, explique Manuel Ruedi. De plus, ils se sont habitués à la présence humaine.» Une situation nouvelle, puisque pendant toute la première moitié du XXe siècle, la plupart des grands mammifères avaient disparu à Genève, chassés par l’homme.

Aujourd’hui, la situation s’est renversée, au grand dam des agriculteurs. L’Etat n’a pourtant pas manqué d’imagination pour trouver des astuces censées éloigner les cervidés des cultures: des répulsifs à l’odeur de tigre disséminés dans les vignes, des bruits de chien, des pétards. Avec un succès mitigé, puisque les animaux concernés se sont accommodés davantage que les riverains. Le canton a aussi posé des kilomètres de clôtures pour protéger les champs ainsi que 800 exclos en bois pour préserver les zones de régénération des bois de Versoix. Mais il y a un revers à la médaille: les animaux sont empêchés de circuler librement.

«Ces clôtures sont difficilement compatibles avec les migrations naturelles, explique Manuel Ruedi, et le cerf par exemple a besoin de grands espaces. D’un côté, le public ne supporte pas qu’on abatte un animal et, de l’autre, il tolère qu’on empêche ses mouvements. C’est paradoxal.» Le spécialiste fait référence au fameux cerf du cimetière, occis après plusieurs tentatives infructueuses d’endormissement et dont la mort avait fait pleurer dans les chaumières. Au point que le conseiller d’Etat chargé du Territoire, Antonio Hodgers, avait renoncé aux tirs de régulation dont il avait été question à la Commission consultative de la diversité biologique. «En remettant les tirs à plus tard, le problème va devenir de plus en plus aigu», soutient Manuel Ruedi.

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Pas toujours inoffensifs

Les chevreuils, par contre, font encore l’objet de «tirs de spécialistes» très localisés: uniquement dans la région du Mandement pour éviter les dégâts aux vignes, soit 25 par année de 2016 à 2019 et 15 en 2020 et 2021. Compter les animaux n’est pas simple et trois méthodes sont utilisées (calcul d’abondance et non de population totale), servant à faire une courbe d’évolution. On observe actuellement une légère diminution, sans être sûr que ce soit significatif: «Actuellement, le comptage au Grand Bois de Satigny montre une très forte densité. Mais celle-ci est faible à Versoix, probablement à cause de la concurrence du cerf. La population de cet animal reste toutefois à niveau élevé», explique Yves Bourguignon, chef de secteur milieux et espèces et des gardes de l’environnement ad interim. L’an dernier, l’Etat a sorti 18 000 francs pour indemniser les dégâts, contre 205 000 en 2013, «année qui marque le début des installations de clôtures efficaces contre le chevreuil dans le Mandement et qui a permis un retour à des montants acceptables.»

Les jolis Bambis ne sont pas toujours inoffensifs, puisqu’en 2016 un chevreuil avait blessé quatre personnes en deux jours: «Au paroxysme du rut, il est arrivé qu’un mâle s’en prenne aux humains, mais c’est vraiment exceptionnel, confirme Luc Rebetez, garde-faune cantonal. Il arrive par contre plusieurs fois par année que des propriétaires nous appellent car de jeunes chevreuils encore inexpérimentés se retrouvent perdus dans une zone villas sans savoir comment en sortir. Dans ce cas, nous capturons les animaux et les reconduisons dans la forêt pour les relâcher.»

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Parfois, ils se retrouvent, au gré de leurs pérégrinations, chez les voisins vaudois ou français. C’est d’ailleurs avec un certain agacement que ces derniers observent la prolifération des grands mammifères dans le sanctuaire genevois, eux qui régulent leur faune grâce à la chasse ou qui bénéficient de la présence de prédateurs. S’il a pris au Bambi d’Arare la fantaisie de visiter le Jura, ce qui est peu probable, le chevreuil étant plus sédentaire que le cerf, il a peut-être déjà rencontré le lynx. Gare!