Casting très inhabituel pour un procès sur fond de fusillade en plein centre-ville de Genève. Deux malfrats, venus braquer une bijouterie de la place, partagent le banc des accusés avec le vigile qui s’était lancé à leurs trousses. L’échange de 17 coups de feu n’a miraculeusement pas fait de blessé mais il vaut à tous trois d’être jugés pour tentative de meurtre et mise en danger de la vie d’autrui. Enjeu principal de cette affaire, le sort qui sera réservé à l’agent de sécurité. Le Ministère public estime que cette tête brûlée mérite 4 ans de prison pour avoir voulu jouer au cow-boy. La défense plaide la riposte légitime face au danger. Et toute la profession attend de connaître le verdict des juges.

Tout commence par un brigandage devenu presque accessoire. Patrick*, enfant de la banlieue lyonnaise, l’admet sans détour. C’est bien lui qui a entraîné Simon*, son copain de toujours, dans cette galère. Comme il avait déjà attiré son petit frère dans un des braquages qui lui ont valu de purger neuf années de détention en France. Il était en liberté conditionnelle lorsqu’il a eu l’idée de s’en prendre à cette bijouterie du quai des Bergues. La présidente Alessandra Armati s’étonne: «Vous sortez à peine de prison et, paf, vous recommencez?» Le prévenu explique: «On avait des dettes, avec ma compagne. J’ai pesé le pour et le contre, et j’ai pris la mauvaise décision.»

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La perruque et le Magnum

Retour à ce samedi matin de mai 2017. Les deux compères, âgés aujourd’hui de 38 ans, tous deux pères de famille, se présentent à la bijouterie maquillés et déguisés en femmes. Des complices – dont ils refusent à révéler les noms par peur des représailles – font le guet. Patrick s’est aussi muni d’un Magnum 44, chargé de six balles expansives, «juste pour impressionner». L’arme fait son effet. «J’étais liquéfiée», se rappelle une employée. Personne ne songe à résister, le duo s’empare sans peine d’un butin évalué à quelque 658 000 francs et prend la poudre d’escampette.

C’est là que tout se complique. Le vigile, qui profite d’une pause, apprend que l’alarme s’est déclenchée. Il se précipite, voit la patronne sortir, crier «au secours, c’est par là» et courir derrière les brigands en compagnie d’un autre garde. L’agent de sécurité fait de même en prenant un chemin différent et rattrape le duo dans la petite rue où est garé le scooter qui doit servir à leur fuite. «Cette scène de western s’est jouée dans un mouchoir de poche», dira la procureure Laetitia Meier Droz. A partir de là, les versions divergent.

Qui a tiré le premier?

Selon les malfrats, le vigile a ouvert le feu en premier. «Je ne pensais pas qu’il allait nous tirer dessus. Je me suis accroupi derrière le scooter et je n’ai pas bougé», se rappelle Simon. L’agent de sécurité affirme le contraire: «Je leur ai crié de se coucher à terre. Celui qui tenait l’arme s’est retourné vers moi et m’a tiré dessus. Je me suis alors dit: «Mais, il m’a allumé!» Celui qui a officié plus de vingt ans comme réserviste dans la gendarmerie française n’en revient toujours pas. «Durant ces missions, j’avais souvent mis en joue des malfaiteurs, mais je n’avais jamais été amené à tirer. En général, ils posent les armes face à des policiers.»

Rien de tel ici. Patrick a fait feu à quatre reprises, alors que le vigile a aligné 13 coups de feu avec son Glock. Tous les deux assurent pourtant qu’ils n’ont jamais eu l’intention de toucher l’adversaire. Le malfrat prétend avoir visé en l’air. Et l’agent de sécurité affirme – même s’il se sentait en danger et donc également légitimé à ajuster dans la cible – avoir tiré trois fois dans une «zone neutre», puis dix fois pour toucher le scooter tout en leur criant de se rendre. «C’était comme si je n’existais pas. J’ai peut-être trop tiré, mais je voulais que tout ça s’arrête.» Finalement, il parvient à s’approcher en les tenant en joue et maîtrise un des brigands avec l’aide d’un collègue. L’autre sera interpellé peu après par la police.

«Un justicier»

Entraîné au tir pour pouvoir bénéficier de son permis de port d’arme, le vigile a régulièrement réussi tous les tests. Sur les 400 employés de la société, le responsable de la formation le classe «parmi les bons». A la barre des témoins, son supérieur hiérarchique n’a pas le compliment avare. Il dépeint un collaborateur «réfléchi, délicat, prudent, très attachant» et se dit convaincu que si le vigile avait pu faire autrement, il n’aurait jamais sorti cette arme.

Pas de quoi réfréner les ardeurs du Ministère public, qui reproche à cet agent de sécurité de s’être pris pour «un justicier» et d’avoir tout fait faux. Selon la procureure Meier Droz, le vigile aurait dû entrer dans la bijouterie et sécuriser les lieux. «Il s’est arrogé des pouvoirs de police qu’il n’avait pas et il n’y a pas de place pour la légitime défense dans ce contexte.» Le parquet ne croit pas une seule seconde aux coups de semonce et autre balle dissuasive: «Ils se visent et se tirent dessus, c’est établi par le rapport balistique.» En clair, chacun voulait toucher l’autre et a accepté la possibilité de tuer.

«Abasourdi»

A l’encontre de Patrick et de Simon (au passé judiciaire moins chargé), la procureure a requis des peines de 8 et 6 ans de prison ainsi qu’une expulsion du territoire pour une durée de 10 ans. Elle a également réclamé une peine ferme et une expulsion de 5 ans contre l’agent de sécurité. Cette sévérité à l’encontre du vigile, âgé de 54 ans, a fait l’unanimité contre elle. Me Didier Bottge, au nom de la patronne et de l’employée de la bijouterie, s’est dit «abasourdi». De l’avis des parties plaignantes, «ce garde n’a fait que son devoir».

En colère, Me Nicola Meier, le défenseur du vigile, a eu des mots sévères pour ce réquisitoire qui met la responsabilité de la fusillade sur le dos de son client. Entre cet agent de sécurité, qui n’a jamais varié dans son récit, et ces deux délinquants qui n’ont eu de cesse d’adapter leur version, l’avocat appelle à accorder bien plus de crédibilité à l’ancien réserviste plusieurs fois décoré. En clair, le vigile n’a pas tiré le premier. Il était là pour protéger sa patronne, tout est allé très vite et il avait de toute façon de bonnes raisons de craindre une attaque imminente. «On est en plein dans la légitime défense proportionnée.»

Même du côté des brigands, défendus par Mes Dalmat Pira et Nicholas Antenen, il n’y a aucune amertume contre l’interventionnisme du vigile. Les dernières paroles de Patrick seront d’ailleurs pour lui: «J’espère sincèrement que monsieur M. n’ira pas en prison. Je pense qu’il n’a pas voulu nous tuer, comme moi je ne voulais pas le tuer.»


* Les prénoms sont fictifs