Environnement

A Genève, le bras de fer s’intensifie entre crapauds et automobilistes

Les batraciens sont menacés en Suisse, notamment à cause des voitures qui les écrasent lors de leur migration. A Meinier, la mairie refuse de fermer un chemin rural emprunté par les amphibiens

Lorsqu’on arrive au chemin des Combes à Meinier au petit matin, on se figure immédiatement le calvaire des crapauds. D’un côté se trouvent le sous-bois et les ruines du château dans lesquels les batraciens hivernent. De l’autre côté, l’étang où ils se reproduisent. Coupant le passage en deux, une petite route qui relie à travers champs deux axes de circulation.

De fin janvier à début avril, les batraciens migrent vers l’étang pour se reproduire. Ils doivent donc traverser ce chemin rural, devenu un raccourci pour pendulaires, ce qui provoque une forte circulation automobile, particulièrement le matin et le soir. Ces horaires sont également ceux de traversée des batraciens, qui ne sont pas très rapides et ont tendance à se figer face aux voitures. Autant dire que beaucoup d’entre eux risquent de ne pas survivre à la migration.

Face à ce carnage programmé, l’association Karch est passée à l’action. Ses membres ont installé 400 mètres de barrière le long du chemin, côté forêt, ainsi qu’un système de seaux enterrés. Lorsqu’un batracien veut traverser, il se retrouve coincé et tombe dans un des récipients. Tôt le lendemain matin, une quarantaine de bénévoles de l’association se relaient pour récupérer les batraciens. Ils notent leur espèce et leur sexe, puis vont les relâcher dans l’étang de Rouelbeau, à quelques dizaines de mètres de l’autre côté de la route.

Lire aussi: Crapauducs, seaux, filets: peut-on empêcher crapauds et grenouilles de se faire écrabouiller?

Mâles accrochés aux femelles

Bottes en caoutchouc, veste jaune réfléchissante et lampe frontale vissée sur la tête, Jacques Thiébaud, responsable amphibiens genevois de l’association Karch, est un habitué. Il manie avec dextérité les batraciens qu’il récupère. «C’est un crapaud commun, une espèce très courante. Celui-là est un mâle, on le voit aux marques sur ses pattes qui lui permettent de s’accrocher à la femelle pendant l’accouplement», explique-t-il.

Dans les seaux on découvre d’ailleurs quelques mâles solidement agrippés aux femelles. «C’est un centre de rencontre aussi», s’amuse le responsable. Les mâles finissent leur migration sur le dos des femelles afin d’être prêts à les féconder dans l’eau. Une fois la reproduction terminée, les batraciens, puis plus tard leurs petits, retournent en sous-bois, mais ces traversées sont plus diffuses dans le temps, il y a donc moins de victimes de la route.

Le jour de notre reportage, les deux bénévoles ont ramassé 60 crapauds communs, une grenouille agile et six tritons alpestres. «Un matin, nous en avons trouvé plus de 300», glisse Jacques Thiébaud. Le nombre dépend des conditions météorologiques, de l’humidité et de la température ambiante.

Ces efforts de l’association ont permis de sauver près de 1400 amphibiens depuis le début de l’année 2018 à Genève. En Suisse, 14 espèces d’amphibiens sur les 22 du pays figurent sur la liste rouge des espèces menacées établie par l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature). C’est donc 75% de la population d’amphibiens qui est en danger, d’après les données relevées par le Karch.

Pourquoi ne pas simplement fermer la route? «C’est une question de priorité politique, répond Jaques Thiébaud, dépité. Notre action n’est que palliative, il faudrait des solutions plus pérennes.» Le spécialiste regrette que «les dispositifs de protection des animaux soient considérés comme du paysagisme. Il n’y a pas de stratégie de développement de la faune. Il faut développer des corridors biologiques pour rétablir la connectivité d’un point à l’autre.»

Crapauduc refusé

Du côté de la mairie de Meinier, la réponse est pour l’heure catégorique: «Nous ne fermerons pas cette route, qui reçoit du trafic pendulaire, dit Etienne Murisier, adjoint au maire chargé des routes et de l’environnement. Si nous la fermons, ce trafic se reportera dans les villages alentour, ce que nous refusons.»

La commune a proposé un compromis: la construction d’un crapauduc, soit un petit tunnel sous la route pour le passage des batraciens. S’il se dit «embêté» pour les grenouilles, Etienne Murisier «regrette que l’association Karch campe sur sa position de fermer la route».

Mais pour Jacques Thiébaud, ces «crapauducs» ne sont pas une solution idéale. «Ça fonctionne pour les amphibiens mais pas pour les autres animaux. Ce serait plus simple et moins coûteux de fermer cette route», argumente le spécialiste.

Une alternative, repoussée par la mairie de Meinier, serait de l’interdire au trafic entre 19 heures et 6 heures du matin, uniquement pendant la période de migration. C’est ce qu’a fait la mairie de Plan-les-Ouates, qui ferme un de ses axes pendant 45 à 60 jours, en pleine période de migration des batraciens. A Meinier, Jacques Thiébaud est inquiet. La future traversée du lac lui fait redouter une augmentation de trafic sur ce chemin qui ne semble pas près d’être fermé.

Publicité