Au pied de la Vieille-Ville, le Café de la Nouvelle Poste n'est pas tout à fait un bistrot comme les autres. Tous les soirs, le tenancier et musicien Michel Guex se met à son piano, accompagné à la guitare par un serveur. Et, sans vraiment très bien comprendre quand et pourquoi, toute la retenue calviniste soudain s'évanouit. Il suffit d'un «Je t'aime de 14 Juillet», d'une ballade sur les Champs-Elysées de Joe Dassin. Des clients de bonne naissance, discrets encore à l'instant, se déhanchent et chantent, déchirent les nappes en papier pour en faire des confettis. Le patron assure même que l'on danse parfois sur les tables en bois sans chemise.

Bourré de charme, le lieu va pourtant fermer. Le coup est dur pour les Genevois qui ont déjà vu disparaître des bistrots populaires notoires comme Harry Marc. Migros entend rénover le pâté de maisons dont elle est propriétaire. Les travaux débuteront prochainement. Pourtant Michel Guex ne sait toujours pas quand il doit partir. Il devait déjà quitter les lieux en mars 1998 mais le départ a été constamment reporté. «Le délai était fixé au 31 janvier. Deux jours avant la date-butoir, le propriétaire m'a annoncé que j'avais encore un mois devant moi. Je n'ai rien contre la Migros mais c'est très dur de gérer le personnel dans ces conditions.» Une sommelière a d'ailleurs dû démissionner. Plus possible de rester, cela faisait un an qu'elle reportait un nouvel emploi de mois en mois. Michel Guex a demandé un sursis jusqu'en juin. Il attend toujours une réponse.

Face à cette incertitude, la tentation est grande pour les Genevois de revenir souvent dans ce café qui mène une double vie. A midi, ce sont les employés de banque, les avocats, les commerçants et les ouvriers de chantier qui viennent manger le plat du jour. Les murs patinés, noircis par des partitions de musique, le vieux poêle et le parquet fatigué contrastent avec les sandwicheries aseptisées qui prolifèrent aux alentours. «Le Service d'hygiène aurait beaucoup à dire ici», sourit le tenancier.

Et puis, il y a le soir. Le décor change d'allure. On remarque davantage les guirlandes de Noël oubliées et les petits canards de bain suspendus entre les lampes et dans l'encadrement de la porte. Comme le piano au fond du bistrot qui s'anime au début de la nuit. Le Café de la Nouvelle Poste a cette particularité d'être dirigé par un auteur-compositeur. Michel Guex a sorti plusieurs disques. Chansonnier, il avait pour maîtres Brel, Ferré et Ferrat à son époque parisienne. «J'ai suivi les cours de cafetiers un peu par hasard. Un jour, on m'a dit qu'un bistrot se libérait dans le coin. Je suis venu et ça m'a fait tilt.»

Victime de son succès

Depuis six ans, le lieu est devenu victime de son succès. Le soir – il arrive que l'on réserve une table plusieurs mois à l'avance –, on vient y enterrer sa vie de garçon ou de jeune fille. Le conseiller d'Etat Laurent Moutinot a célébré ici son investiture. Tous ont le même but: s'amuser, et ils ne sont pas déçus. Celui qui l'est davantage, c'est Michel Guex: «La Nouvelle Poste fait désormais partie d'un Geneva by night jeune et branché. Mais ce n'était pas du tout mon but à l'origine. Je voulais que mon père et ma mère puissent venir manger ici, et, en fin de compte, ce sont les jeunes qui font connaître l'endroit à leurs parents.» L'auteur-compositeur semble moins attristé par la disparition de la Nouvelle Poste que ses clients. Envie de renouveau, de se retirer progressivement de la scène à près de soixante ans. «J'ai envie d'engager de jeunes pianistes qui monteraient un spectacle tous les soirs.»

Michel Guex pourra reprendre son café après rénovation. Mais le désire-t-il? «Ils vont sans doute ôter le parquet, les petits tuyaux et se conformer aux normes d'hygiène. Ce ne sera plus la même chose.» Pourtant, depuis la construction de l'immeuble au tout début du siècle sur les ruines d'un grenier à blé, l'angle du bâtiment a toujours été occupé par un café populaire, fréquenté tour à tour par des légionnaires, des prostituées… et plus tard, nous apprend Michel Guex:

Les postiers en ont fait leur quartier

C'est là qu'ils venaient pour la pause

Ecouter l'air béat quelques vieux avocats

Qui entretenaient leur cirrhose

Même les collégiens de chez Monsieur Calvin

Y connurent leur première ivresse