Précarité

A Genève, pourquoi certaines familles refusent-elles les prestations sociales? 

La chercheuse Barbara Lucas s’est penchée sur le phénomène des familles qui ne demandent pas les aides sociales auxquelles elles ont pourtant droit. La complexité des institutions et la pression sociale sont deux facteurs importants

Pourquoi des familles ne demandent-elles pas les aides sociales, alors qu'elles y ont droit? Ce phénomène de «non-recours vient de faire l'objet d'une première étude sur le sujet à Genève. Menée par la Haute Ecole de travail social (HETS) et celle de santé (HEdS), ce travail se base sur 39 entretiens auprès de pères et de mères n’ayant pas recouru à au moins une des aides sociale possibles. Suisses ou étrangères, en famille monoparentale ou en couple, formées ou non, toutes ces personnes sont touchées par la précarité. L’équipe de chercheurs a également interviewé les professionnels du social et récolté des données de santé. Questions à la professeure Barbara Lucas, responsable de cette étude.

Le Temps: Pourquoi ces familles ne recourent-elles pas aux prestations sociales auxquelles elles ont droit?

Barbara Lucas: Il y a plusieurs explications. Premièrement, il y a beaucoup d’informations disponibles mais elles sont disparates, ce qui les rend difficilement compréhensibles pour les bénéficiaires potentiels. Une autre raison est ce qu’on appelle la non-réception: les personnes se découragent face aux demandes administratives. Obtenir les papiers nécessaires peut être compliqué. De mauvaises expériences avec l’administration peuvent également les pousser à renoncer.

Les personnes que nous avons interviewées considèrent toutes qu’il est difficile de trouver des informations, et ce quel que soit leur niveau de formation. Enfin, dernier cas: les personnes connaissent la prestation, pourraient en être bénéficiaires mais n’en font pas la demande. On parle de non-demande. Etre à l’aide sociale reste très stigmatisant et, de manière générale, on refusera de demander une aide financière par fierté.

Y a-t-il une différence d’appréciation des aides sociales selon le genre?

L’argument de ne pas être dépendant financièrement est encore plus fortement marqué chez les hommes que nous avons interviewés, pour qui la dépendance financière peut représenter une forme de disqualification, de chute sociale. Les femmes aussi veulent s’en sortir sans aide. Certaines font tout pour ne pas passer d’une dépendance à l’égard du conjoint à une dépendance à l’égard de l’Etat. Elles essaient de se raccrocher au marché de l’emploi et demandent à être soutenues dans cette autonomisation. C’est très important, elles cherchent à «monter» dans la hiérarchie sociale, et certaines ont le sentiment que les institutions ne répondront pas à cette attente.

Etre à l’aide sociale reste très stigmatisant et, de manière générale, on refusera de demander une aide financière par fierté

Quel est le rôle de la famille?

Pour les parents qui choisissent de ne pas recourir aux aides sociales, le rôle des enfants est très important. Il s’agit souvent d’être fidèles aux valeurs de travail et d’indépendance de ses propres parents. Les enfants poussent les parents à vouloir être exemplaires. Il faut faire bien, être de bons parents, et pour de nombreuses personnes, cela signifie ne pas être à l’aide sociale, par exemple. Mais un bon parent doit aussi entretenir ses enfants, fournir des loisirs, etc. Donc ces personnes sont prises en étau entre ces normes de parentalité difficiles à combiner.

Avez-vous observé une différence selon la nationalité?

Un facteur majeur de non-demande est lié au droit de séjour. La majorité des personnes étrangères que nous avons interviewées expliquent ne pas avoir demandé l’aide sociale car on leur avait soutenu que cela pourrait mettre en péril le renouvellement de leur permis de séjour et surtout celui de leurs enfants.

Quelles sont les pistes d’amélioration que vous voyez?

Je ne pense pas que la finalité d’une recherche soit de donner des pistes au sens de solutions toutes faites. Nos résultats pointent des processus, des attentes, des dysfonctionnements perçus, et par eux-mêmes peuvent permettre de donner des pistes si on veut bien s’en saisir. Il s’agit de prendre au sérieux ce que ces personnes disent, les différents motifs exprimés, parce que ceux-ci disent quelque chose des nouvelles conditions de précarité et de l’inadaptation partielle des institutions à ces nouvelles situations vécues.

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