C'est en juin prochain que les comptes 2000 de l'Etat de Genève laisseront apparaître un déficit béant. Pour cause. La provision de 2,5 milliards de francs nécessaire à couvrir les éventuelles pertes qu'essuiera la Fondation de valorisation de la Banque Cantonale de Genève (BCGE) sera inscrite en une fois au passif du bilan en tant que charge non monétaire et fera augmenter le découvert de l'Etat. De quelles pertes s'agit-il? De celles qui pourraient résulter de la réalisation des quelque 1300 objets immobiliers. Et malgré la reprise de l'immobilier, ils devraient être vendus à un prix inférieur à celui auquel ils étaient gagés. Le montant ne manque pas de susciter un certain étonnement si on le juxtapose au budget 2001 de l'Etat de Genève, qui s'élève à quelque 6 milliards. D'autant que 2,5 milliards, c'est quelque 6000 francs par habitant du canton.

Patronne des Finances genevoises, Micheline Calmy-Rey se veut rassurante. Alors que les chiffres les plus affolants ont été prononcés, l'estimation des pertes de la Fondation à 2,5 milliards semble à ce jour la plus proche de la réalité, mais le montant définitif ne sera connu qu'à la fin février. La magistrate socialiste estime que provisionner en une fois n'entraînera aucune hausse d'impôts et n'aura aucun impact sur les budgets futurs. «La création de la provision n'a pas d'influence sur les liquidités et le niveau de la dette, étant donné qu'il s'agit d'une charge non monétaire. L'Etat pourra d'ailleurs couvrir une partie des pertes si le compte de fonctionnement courant affiche un résultat positif», analyse-t-elle. Si l'opération n'a pas de répercussions directes sur les budgets, elle aura néanmoins un impact sur l'endettement à venir du canton.

L'endettement pourrait en effet s'accroître au fur et à mesure que la Fondation de valorisation réalise, avec des pertes, les objets immobiliers qui lui avaient été transférés de la BCGE. Même si l'Etat sera en mesure de les éponger en partie grâce à un bon cash-flow découlant de rentrées fiscales abondantes, cela ne suffira pas. Des emprunts devront être contractés. Comme la Fondation n'a pas de limite temporelle pour agir, ces derniers pourraient toutefois se répartir sur plusieurs années, voire décennies. Le professeur en finances publiques de l'Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP), Nils Soguel, est d'avis que le provisionnement ne devrait pas péjorer les investissements, car «ces derniers dépendent plus de la capacité d'amortir la dette et d'en assumer le service». D'ailleurs, la capacité d'investissement genevoise avait déjà fait l'objet d'une évaluation positive de Standard and Poor's, qui avait récemment attribué au canton la note honorable de A+. Comme le confirme sa directrice responsable des collectivités publiques européennes, Carole Sirou, «dans notre notation, nous avons déjà intégré la provision et l'endettement à venir. Le canton ne va donc pas changer de catégorie d'investissement.»

Alfred Rey, délégué aux questions financières du canton du Valais, juge la démarche judicieuse: «Les dégâts découlant de la mauvaise gestion de la BCGE sont bien là, il est donc juste de provisionner tout de suite.» Il trouve la méthode d'autant plus habile qu'elle permet d'atténuer les effets pervers de comptes trop excédentaires. «En présentant des comptes 2000 déficitaires, Genève coupe court à toute volonté d'accroître les dépenses publiques et à toute pression à la baisse sur la fiscalité.» Et Alfred Rey de poursuivre: «Pour un chef des finances, il est toujours plus difficile de gérer les conséquences résultant d'un boni important.»

Dans le feuilleton des banques cantonales, on rappellera que Berne a traîné comme un boulet le fardeau de sa banque d'Etat. Il lui a fallu près de dix ans pour éponger 3 milliards de pertes. Genève est expéditif et comptabilise la provision en un bloc. Afin de tirer un trait sur un chapitre douloureux pour le contribuable.