Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser un aumônier de la prison de Champ-Dollon à faire le facteur pour un détenu? Accusé d’entrave à l’action pénale pour avoir acheminé clandestinement au moins 200 courriers rédigés par un as de la magouille financière, Frère Pierre* invoque la compassion et la volonté de réconforter un homme injustement séparé de sa famille. Le prêtre assure avoir tout ignoré du contenu problématique de ces missives et n’avoir jamais imaginé prêter main bienveillante à une intrigue. Cette bonté naïve, plaidée par Me Corinne Duflon pour obtenir l’acquittement du religieux, n’a pas convaincu le Tribunal de police.

Censure contournée

L’histoire commence le 13 décembre 2019. Le prêtre, nommé par le vicariat du diocèse pour apporter du soutien aux personnes détenues, rencontre Daniel*, un trader français, la quarantaine, fervent catholique (donc certainement innocent), incarcéré depuis deux semaines suite aux plaintes de plusieurs investisseurs. L’homme est prévenu d’escroqueries, de faux dans les titres et d’abus de confiance, pour avoir fait miroiter des bénéfices mirobolants, empoché l’argent des autres, ou encore s’être installé dans une maison de Cologny sans s’acquitter des 22 000 francs de loyer mensuel.

Lors de cette première entrevue, l’aumônier, qui n’est pas soumis à la fouille, accepte de sortir un courrier au nez et à la barbe de la censure, mesure qu’il dit trouver «inhumaine». La missive est adressée à l’épouse de Daniel, également impliquée dans la procédure, afin de lui donner des instructions permettant de les tirer d’affaire. Ce petit manège va durer un peu plus de deux mois. Frère Pierre fait entrer et sortir moult lettres échangées par le couple. Celles reçues par le détenu ne seront jamais retrouvées.

Diverses instructions

Les extraits, figurant dans l’acte d’accusation du premier procureur Stéphane Grodecki, évoquent manipulation de comptes bancaires («faut qu’ils remettent les comptes avec le dernier montant connu, essaye de me faire savoir quand c’est fait! Je vais tenter un petit truc…»), dissimulation («ne le communique à personne celui-ci») ou encore suppression de messages dans le téléphone portable («en parlant de ça, connecte-toi avec lui sur le Cloud et efface mon tél à distance»).

Les courriers font aussi référence à une audience de confrontation qui doit avoir lieu le 6 février 2020 et aux réponses qu’il conviendra de donner. Une audience dont le prêtre pouvait difficilement ignorer l’existence puisque l’épouse lui avait envoyé un SMS juste avant pour dire qu’elle était «terrorisée pour jeudi», et qu’elle «était déçue de ne pas le voir pour récupérer les lettres». Elle continuera à échanger, même après avoir obtenu des parloirs, pour faire passer des messages à son mari au sujet d’un accès au dossier. «Ce n’était pas une déclaration d’amour», fait remarquer la présidente Sabina Mascotto. «Je n’y comprenais rien à ces discussions», persiste l’aumônier.

«Vie défaite»

Cet accompagnement peu orthodoxe amènera l’ecclésiastique à expérimenter lui-même la dureté de l’enfermement. Arrêté au saut du lit le 22 mai 2020, sa chambre du couvent perquisitionnée, il passe cinq jours en détention provisoire. «C’était une humiliation profonde. J’ai été menotté, transporté comme un chien dans une cage et j’ai dû me déshabiller et prendre une douche devant les gardiens. Depuis lors, ma vie est en grande partie défaite.»

Interdit d’exercer en milieu carcéral depuis sa libération provisoire, Frère Pierre ne regrette rien de cet univers qu’il avait déjà décidé de quitter avant la découverte du pot aux roses. «Je n’ai reçu aucune formation, il n’y avait aucun échange, seulement des remontrances de la part des surveillants. La seule fois où le sous-directeur m’a adressé la parole, c’était pour me reprocher de sourire aux détenus quand je leur apportais du chocolat pour Noël.» Le prêtre est amer. «Je n’avais pas demandé cette affectation à Champ-Dollon et je l’ai acceptée avec regret. Je suis victime de mon esprit d’obéissance.»

La charité avant tout

Appelé à témoigner, un membre de sa communauté le dépeint comme un être qui a du tempérament et du cœur: «Lorsqu’il s’agit de charité, on a coutume de dire qu’il vaut mieux pécher par excès que par défaut. Chez lui, la charité l’emporte toujours.» Toujours convaincu d’avoir bien agi, le frère estime même avoir «plutôt favorisé la justice». Face aux mines interloquées, il s’explique: «Ces courriers ont peut-être permis de découvrir des choses qu’on ne savait pas.»

Aux yeux du procureur Grodecki, qui réclame 18 mois de prison, sans s’opposer au sursis, cet aumônier n’a jamais eu aucun scrupule à sortir ces courriers: «C’est certainement un homme de cœur, mais il ne peut pas appliquer ses propres règles car les autres le dérangent.»

Dans son verdict, le tribunal retient que le prêtre, conscient des risques inhérents à cette poste parallèle, a agi par dol éventuel. Son mobile n’était pas égoïste, «il a vraisemblablement été influencé par le détenu et mû par la fraternité», mais son activité était intense et sa prise de conscience inexistante. Le religieux est condamné à 9 mois de prison avec sursis. Il se voit également signifier une interdiction d’exercer en milieu carcéral pour une durée de cinq ans. Un milieu qu’il ne souhaite certainement pas revoir de sitôt.

*Prénoms fictifs