Ala tête du Département municipal des affaires sociales, des écoles et de l'environnement depuis le 1er juin, le socialiste genevois Manuel Tornare se retrouve avec plusieurs dossiers brûlants entre les mains, en particulier dans le domaine social. Mais le sujet le plus sensible pour le magistrat est celui de la petite enfance: «C'est sur ce thème que l'on m'attend, admet-il. Mais je ne vais pas prendre de décisions immédiates, je veux d'abord faire un état des lieux de la situation, visiter les crèches, les jardins d'enfants, et consulter le personnel.»

En démarrant cette tournée, Manuel Tornare a vite eu la confirmation que trouver une place dans une institution de la petite enfance reste un casse-tête pour les parents, tant la demande est supérieure à l'offre. «Il y a entre 120 et 150 enfants en liste d'attente dans chaque crèche (elles accueillent les bambins âgés de quelques mois jusqu'à 4 ans, n.d.l.r.)», confirme Marie-Françoise de Tassigny, la déléguée à la petite enfance de la Ville de Genève.

Phénomène de société

Ces chiffres sont un peu surestimés car les parents inscrivent leurs enfants dans plusieurs établissements pour être sûrs d'avoir une place et parce que la demande peut être devenue caduque sans être retirée (un autre mode de garde a par exemple été trouvé). Néanmoins, le manque de place est réel et récurrent. Selon l'Observatoire de la petite enfance, sur les 2370 demandes adressées aux crèches en 1997, «on peut estimer qu'environ 900 enfants ont pu être admis dans l'année et que 1470 n'ont pas pu l'être». Environ «trois demandes sur cinq ne peuvent être satisfaites dans l'année concernée», constate l'Observatoire. La pression est un peu moins forte pour les jardins d'enfants et les garderies qui accueillent les plus âgés, mais elle existe bel et bien: une demande sur trois ne peut être satisfaite dans l'année.

Pourquoi un tel engouement pour les institutions de la petite enfance? Outre l'augmentation du nombre de mères qui travaillent, Marie-Françoise de Tassigny avance plusieurs explications: «Nous sommes en partie victime de notre succès puisque la demande est fortement liée à la qualité de la prise en charge, analyse-t-elle. Nous assistons aussi à un phénomène de société: auparavant, aller à la crèche était une punition. Mais les parents d'aujourd'hui, qui sont les enfants du baby-boom, n'ont plus ces préjugés. Ils ont fréquenté les crèches lorsqu'ils étaient petits et pour eux, la prise en charge des enfants fait partie de la normalité. On voit aussi de plus en plus de parents qui veulent placer leur enfant pour le socialiser.»

La déléguée constate un autre phénomène encore: «la volatilité du placement». «Les parents changent davantage d'emploi, passent d'un plein-temps à un temps partiel, connaissent le chômage. Avant, les volées d'enfants restaient les mêmes de septembre à septembre; maintenant, un tiers à un quart des enfants changent d'abonnement en cours d'année. Il nous faudra nécessairement nous adapter et faire preuve de souplesse, dans les horaires d'ouverture, par exemple.»

Il y a aujourd'hui 46 institutions de la petite enfance subventionnées en ville. Elles offrent 1650 places à 4600 enfants (tous n'y vont pas à plein-temps) et une soixantaine de nouvelles places seront ouvertes dès la rentrée. L'exécutif municipal propose d'inscrire 34 millions de francs pour la petite enfance dans le projet de budget 2000, soit une augmentation de 1,6 million par rapport à 1999. Mais une augmentation massive n'est pas à l'ordre du jour en raison des difficultés budgétaires de la Ville de Genève. Pour Marie-Françoise de Tassigny, le défi est plutôt de parvenir «à développer ce secteur sans arriver à un coût de l'enfant trop élevé, ni à une trop grande sophistication de la prise en charge qui rende les coûts prohibitifs».

«Nous devrons aussi définir quelle population serait prioritaire dans les crèches en cas de difficultés budgétaires majeures, ajoute Manuel Tornare. L'une des pistes de réflexion est de donner la priorité aux habitants de la ville de Genève par rapport aux parents vivant dans d'autres communes et travaillant en ville, tant qu'aucune solution de financement intercommunale ne se dessine.»

Enfin, en plus des questions financières, Manuel Tornare a des décisions importantes à prendre touchant l'avenir du secteur de la petite enfance. En fait, celui-ci est en passe de connaître une réorganisation fondamentale. Le système de gestion des institutions par des bénévoles a atteint ses limites et la délégation à la petite enfance est amenée à intervenir de plus en plus sans en avoir réellement les moyens.

Des experts ont proposé plusieurs types de réforme: une municipalisation des crèches, la création d'une fondation ou d'un système mixte. Le prédécesseur de Manuel Tornare, le radical Michel Rossetti penchait pour le scénario de la fondation. Mais c'est au nouveau magistrat de prendre la décision finale qui devrait intervenir ces prochains mois.