Genève débarrassée de son cocktail chimique

Avully Près de 500 000 litres de produits toxiques ont été évacués

La méthodede stockage bafouait toutes les règles de sécurité

De la soude caustique, de l’acide sulfurique, de l’acide chlorhydrique, de l’acétone, de l’anisole, du méthanol et d’autres déchets tout aussi nocifs… En tout, 400 000 litres de produits inflammables explosifs et 60 000 litres de produits corrosifs. Voilà ce que le Service d’incendie et de secours (SIS) de la Ville de Genève a évacué de l’usine Achemis à Avully (GE), à dix mètres du Rhône et à deux pas de 150 jardins familiaux.

L’opération, qui a commencé le 18 août, s’est achevée le 17 septembre. Quarante convois ont acheminé les produits vers le centre de traitement des déchets spéciaux des Cheneviers. Dix d’entre eux ont été escortés par les pompiers et la police. «Le site est désormais sécurisé. Jamais une telle concentration de produits dangereux n’avait été observée à Genève», a déclaré Serge Dal Busco, le conseiller d’Etat chargé du Département des finances (auquel est rattaché l’Office des bâtiments), présent sur le site lundi. Cette pollution a poussé le Conseil d’Etat à déclencher le dispositif Osiris – intervention en cas de situation exceptionnelle – et à interdire le périmètre autour du site le temps du nettoyage.

Depuis une douzaine d’années, la société Achemis, produisant de la chimie fine, ainsi que deux sociétés liées (Techform et Biocarb), occupaient une parcelle de deux hectares aux confins du canton. Des produits chimiques y étaient stockés de façon non conforme par les trois entreprises, qui étaient sous le contrôle du même administrateur, basé dans le canton de Zurich. «Les contenants étaient vétustes, poreux et mal étiquetés», raconte Antoine Botella, chef du Service ingénierie et sécurité de l’Office des bâtiments. Suite à la faillite des trois entreprises, l’Etat est devenu officiellement propriétaire de la parcelle le 7 mars 2014 pour y faire le ménage. «Le Ministère public a ouvert une enquête et l’Etat a déposé deux plaintes pénales contre l’administrateur des trois sociétés incriminées, notamment pour mise en danger de la vie d’autrui et gestion déloyale», indique Serge Dal Busco.

François Zosso, le chef du secteur des produits chimiques auprès du pharmacien cantonal, confirme que la soude caustique autant que l’acide sulfurique ou l’acétone sont extrêmement corrosifs pour la peau, les yeux et les voies respiratoires. «Ils modifient aussi le pH des eaux, les poissons détestent cela. Ces produits sont à manipuler avec beaucoup de précautions», dit-il.

Le syndicat Unia a dévoilé le manque de sécurité et les risques encourus par la vingtaine de salariés durant des années. «Les masques, gants et bottes manquaient ou étaient usagés», relate Garance Mugny, secrétaire syndicale. Elle poursuit: «Quand ils ont vu les pompiers investir l’usine habillés comme des cosmonautes avec leur scaphandre, ils ont compris que, sans doute, leur santé avait été mise en danger.» Unia exige que des visites médicales soient prises en charge par l’Office cantonal de l’inspection et des relations du travail (Ocirt) et la Suva pour qu’un lien soit établi entre les entreprises et de possibles pathologies à venir.

De son côté, le Service de la consommation et des affaires vétérinaires, qui a analysé début août des échantillons d’eau, de sols et de légumes provenant des jardins familiaux, a conclu que les résultats étaient conformes aux exigences en matière de santé publique et que les légumes étaient parfaitement consommables.

Se pose dans cette affaire la question des responsabilités. Comment tant de déchets ont-ils pu être accumulés? Y a-t-il eu laxisme, comme certains députés le laissent entendre? «Nous avons effectué beaucoup de contrôles durant 12 ans, il y a eu des éliminations de déchets mais nous avons eu affaire à un client qui demandait des délais, se complaisait dans le désordre et mélangeait tous les produits. Par ailleurs, nous n’avons pas de procédure légale pour faire le ménage chez les gens», répond Daniel Chambaz, le directeur général de l’Environnement.

Le site était classé dans la catégorie «risque acceptable» en raison de son éloignement des zones habitées et parce que les installations «satisfaisantes» du site limitaient les risques de pollution du Rhône. Ce site existe depuis les années 60 alors que le terrain est classé en zone agricole. Il y accueillait déjà des entreprises chimiques et pharmaceutiques et a subi des pollutions en sous-sol. «Il faudra bien comprendre comment des usines ont pu s’installer là», lâche, laconique, Serge Dal Busco.

Le coût des opérations de nettoyage s’élève à 700 000 francs mais la facture va enfler car, si la parcelle ne représente plus aucun risque, de la ferraille accumulée doit être éliminée, un bâtiment incendié en 2010 doit être rasé et 300 conteneurs de boue de stations d’épuration seront évacués. Le sous-sol pollué dans les années 70 par du monochlorobenzène sera assaini. Le devenir de la parcelle n’est pas encore d’actualité. «Il faut d’abord l’évacuer au plus vite, justifie Serge Dal Busco. Trois entreprises encore actives sur le site – distinctes de celles qui ont pollué – devront déménager. Nous cherchons pour elles des solutions pérennes.»

«Les contenants étaient vétustes, poreux et mal étiquetés»