«Une œuvre de foi et d'optimisme.» C'est ainsi que le Conseil d'Etat genevois décrit, en 1957, le projet d'industrialisation des quartiers de la Praille et des Acacias qu'il s'apprête à mettre en œuvre. Une entreprise menée rapidement, grâce à un consensus politique de nature à faire rêver les édiles qui veulent aujourd'hui édifier dans le même quartier un nouveau centre urbain comprenant des logements et des bureaux. Louis Ducor a joué, comme directeur de la Fondation des terrains industriels de la Praille et des Acacias (FIPA) un rôle de premier plan dans cette aventure. Retour sur un épisode précurseur.

Le Temps: La Praille-Acacias, au début des années 50, c'est quoi?

Louis Ducor: Des terres maraîchères, des entrepôts, des petites entreprises dont une, je me souviens, fabriquait des feux d'artifice à Carouge, rue de la Pyrotechnie, quelques villas. Et, au lieu-dit la Queue d'Arve, un terrain mis à disposition des forains où divers marginaux ont aussi trouvé refuge. Ce sont aussi beaucoup de parcelles déjà en mains de l'Etat.

- Acquisitions de terrains, projets d'industrialisation: d'où vient alors cet activisme?

- Il se dessine dans les années 30 déjà, avec le début des travaux de la route des Jeunes et de la liaison ferroviaire Cornavin-la Praille, et se développe après la guerre. A ce moment, l'économie est très déprimée, il y a des milliers de logements libres, beaucoup de propriétaires désireux de se défaire d'avoirs immobiliers qui coûtent cher et rapportent peu. Certains édiles, comme Louis Casaï et François Perréard, parient sur un maintien à Genève du siège européen de ce qui était la Société des Nations et va devenir l'ONU. Pour cela, il faut renforcer des infrastructures ou en créer de nouvelles. Ce sera l'Hôtel du Rhône, dont la construction a été financée en partie par la caisse de retraite des fonctionnaires, la CIA. Et l'agrandissement de l'aéroport de Cointrin, en prévision duquel Louis Casaï a procédé à de nombreux achats de terrains, comme il l'a fait au même moment dans la zone de la Praille et des Acacias.

- Il n'est pas question alors de développement industriel?

- Il en est question très tôt. En 1945, le Conseil d'Etat mandate une commission pour étudier le développement de Genève. Elle met déjà en évidence, dans son rapport publié en 1948, les avantages de la zone la Praille-Acacias: le fait qu'une partie des terrains sont déjà en mains de l'Etat, la possibilité d'une desserte par le rail. Une convention signée à la fin des années 20 prévoit la création d'une gare marchande à la Praille. En 1950, une nouvelle convention est signée entre la Confédération, le canton et les CFF. Divers échanges de terrains donnent au canton la maîtrise de plusieurs parcelles qu'il s'engage à industrialiser et aux CFF les parcelles où doit s'élever la gare de la Praille.

- Ensuite, tout va assez vite, selon nos critères actuels...

- A l'époque, on a au contraire trouvé que ça allait trop lentement. Il y avait différents problèmes d'aménagement à régler. On avait notamment prévu de construire un port fluvial sur le Rhône dans la zone concernée. Ce port devait faire partie d'un projet visant à rattacher la Suisse au canal du Rhône au Rhin. Sa construction à cet emplacement avait été abandonnée de fait mais il fallait y renoncer officiellement.

Ensuite, le statut des terrains a donné lieu à une longue controverse. Il était prévu que l'Etat les cède en droit de superficie aux entreprises désireuses de s'implanter. Les milieux économiques étaient opposés à cette façon de faire qui, estimaient-ils, privait les entrepreneurs des bénéfices qu'ils auraient pu tirer de la plus value que ces terrains étaient destinés à acquérir. Le Conseil d'Etat tenait toutefois à garder la maîtrise du sol et il a fallu négocier. C'était d'autant plus compliqué que le droit de superficie était un instrument mal connu à l'époque. Les banques étaient peu disposées à octroyer des prêts à des conditions préférentielles. Finalement, on a trouvé une solution qui passait par une augmentation assez substantielle des dédommagements que les bénéficiaires pouvaient obtenir si l'Etat souhaitait récupérer les terrains. C'est d'ailleurs une disposition qui risque de rendre aujourd'hui la réalisation du projet actuel plus difficile à réaliser.

- En 1957 finalement, le projet peut démarrer...

- Cette année-là, le Grand Conseil vote une loi créant la FIPA, dont j'allais devenir le directeur. Elle a un capital de 200000 francs. Et la charge de trouver les financements pour la future zone industrielle. Mais auparavant, il y a encore un problème à régler: l'Etat doit obtenir la maîtrise des terrains qui sont encore en mains privées. En 1958, le Grand Conseil décrète leur acquisition d'utilité publique. Cette décision, prise à l'unanimité, permet de recourir à l'expropriation.

- C'est vous qui avez, à partir de 1960, négocié cette acquisition...

- Les choses se sont assez bien passées, mais elles demandaient du temps et de la patience. Les propriétaires étaient payés aux prix du marché, qui étaient intéressants, surtout pour les terres maraîchères qui avaient été déclassées. Mais beaucoup, notamment les propriétaires de villas, ne souhaitaient pas vendre. Il fallait expliquer, négocier. Il a aussi fallu modifier la loi fiscale pour empêcher que la transaction leur coûte trop cher en impôts. Et l'évacuation de la Queue d'Arve n'a pas été facile. Il a fallu créer des logements d'urgence pour accueillir les nombreux marginaux qui y avaient trouvé refuge et ne tenaient pas à partir. Les forains, eux, se sont vu attribuer un terrain à Versoix, où ils sont toujours.

- Les réticences des milieux économiques face au droit de superficie se sont-elles atténuées?

- Deux facteurs y ont contribué. Nous avons pu convaincre les banques d'accorder des prêts à des conditions proches de celles faites aux propriétaires. Et, en 1961, Rolex est arrivé. Cela a été un tournant: d'autres ont très vite suivi, le mouvement était lancé. Si bien que dès 1962, j'étais chargé du développement d'une autre zone industrielle entre Meyrin et Satigny. A ce moment, la politique du Conseil d'Etat avait déjà changé et les industriels ont eu le choix de s'installer au bénéfice d'un droit de superficie ou d'acheter le terrain.

- Une success story, en somme?

- La conjoncture y a fortement contribué. Mais l'Etat s'était donné les moyens de planifier et de contrôler le mouvement. C'est, me semble-t-il, ce qui manque au projet actuel du développement du quartier de la Praille. On n'a, à ce stade, pas étudié ses implications pour le centre-ville, la relocation des entreprises qui devraient quitter la zone, les problèmes juridiques qu'il posera en termes de droit foncier et surtout, je ne vois pas comment il pourrait se réaliser avant plusieurs décennies: les entreprises qui s'y trouvent sont au bénéfice de droits de superficie dont la durée résiduelle est de 40 à 50 ans pour les premières arrivées.