La polémique sur les pistes cyclables sera-t-elle fatale aux ambitions de Serge Dal Busco pour fluidifier le trafic à Genève? C’est l’un des enjeux du scrutin du 27 septembre. En 2016, la loi pour une mobilité cohérente et équilibrée (LMCE) a été acceptée par 68% des votants. Ce plébiscite est l’un des deux piliers de l’action de Serge Dal Busco à la tête du Département des infrastructures, avec le Léman Express. Le train ayant été lancé en décembre dernier, reste à concrétiser la LMCE.

Cette loi donne la priorité aux transports en commun et à la mobilité douce au centre-ville, contre la réalisation d’une moyenne ceinture consacrée au trafic motorisé individuel. «Dès mon entrée en fonction, j’ai demandé que l’on accélère le mouvement en identifiant les obstacles à cette concrétisation», rappelle Serge Dal Busco. Mauvaise surprise: sur le terrain, ce sont d’autres dispositions légales qui bloquent de nombreux projets. Couloirs de bus, pistes cyclables, îlots piétonniers mais aussi projets routiers se heurtent à la présence de places de stationnement. Or, une loi impose que chaque suppression en surface soit compensée en sous-sol. Autre contrainte: tout nouvel aménagement doit répondre au double impératif d’améliorer la sécurité et de fluidifier le trafic.

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Serge Dal Busco, en septembre 2019, avait convaincu le Grand Conseil d’assouplir les règles. La compensation en sous-sol ne serait plus automatique et les deux conditions ne seraient plus cumulatives. Cela signifierait la disparition de 4000 places dont 2000 seraient compensées dans 16 parkings souterrains, contre 6 aujourd’hui. Le référendum lancé par le TCS et la Nouvelle organisation des entrepreneurs (Node, syndicat des petites entreprises) va amener les Genevois à voter, le 27 septembre.

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«Sans discernement»

Selon Yves Gerber, directeur du TCS Genève, «l’accélération que demande Serge Dal Busco se fait sans discernement». Le trafic individuel motorisé va croître de 18% d’ici à 2040, selon une étude de la Confédération. La planification du Conseil d’Etat ne tiendrait pas compte des nouveaux besoins. Les 1300 bornes pour recharger les voitures électriques qui rouleront à terme nécessiteront de la place. Mobility Go, un service de location de voitures sur abonnement, compte actuellement 100 unités. Ce sera bientôt beaucoup plus, qu’il faudra stationner. «La création de places dans des parkings payants représente un renchérissement pour les citoyens, continue Yves Gerber. Cela rendra la voiture inaccessible pour toute une catégorie de la population.»

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Serge Dal Busco conteste. Il affirme avoir entrepris une action qui vise à libérer les zones bleues des voitures ventouses. De nouvelles règles ont par ailleurs permis d’attribuer 7000 macarons en moins que par le passé, diminuant ainsi la pression sur le stationnement en ville. En zone blanche, un autre de ses projets a par contre été contrecarré par Berne. Une «scancar» identifie les plaques des véhicules dont le temps de stationnement est échu. Restait à en verbaliser automatiquement les propriétaires.

La Confédération a dit non, cette automatisation étant réservée aux excès de vitesse et aux feux rouges brûlés. Une intervention humaine reste donc nécessaire à Genève, après le passage de la scancar. «Il est possible qu’à l’avenir le trafic routier augmente en Suisse, reconnaît-il. Mais au centre-ville, il devra diminuer. Pas pour embêter les gens, mais parce qu’il accapare un espace au détriment d’utilisateurs qui en ont réellement besoin, comme les entreprises.»

Un autre projet

Le conseiller d’Etat avait un autre projet visant à faire diminuer le trafic privé: fiscaliser les faveurs des entreprises à leurs employés, notamment frontaliers. Une place sur le lieu de travail attend 65% de ceux qui se déplacent en voiture. Taxer cet avantage en nature, la Conférence suisse des impôts l’a refusé à Genève. Serge Dal Busco ne renonce pas: le Conseil d’Etat vient de répondre à une motion de la gauche et du MCG demandant que l’on impose les entreprises. Dans sa réponse, l’exécutif dit réfléchir à l’instauration d’une taxe d’orientation perçue uniquement auprès de celles qui offrent des places gratuites. Pour y échapper, elles devraient mettre en place des plans de mobilité, héritant ainsi d’un label de qualité.

Revenons au 27 septembre. Cet été, le PLR a donné un mot d’ordre allant dans le sens du conseiller d’Etat, approuvant ainsi la position de ses propres députés. Cette confirmation n’allait pas de soi. L’élargissement des pistes cyclables pendant le confinement a fait hurler nombre de politiciens de droite. Le magistrat est devenu la cible préférée de certains. Cet épisode influencera la votation de septembre. La puissante Fédération genevoise des métiers du bâtiment approuvait, en 2019, la modification de la loi soumise au vote. Elle la rejette désormais. «Un mouvement de mauvaise humeur», regrette le PDC, qui trouve peu crédible de changer ainsi de point de vue en trois mois sur un même projet.

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Sentiment d’abandon

Un sentiment d’abandon pointe chez les entrepreneurs de la Node qui fait penser à l’amorce du mouvement des «gilets jaunes» en France. Rappelez-vous: une mesure pleine de bon sens (limitation à 80 km/h) était imposée par «en haut». «En bas», on ne comprenait pas, recueillant les insultes notamment des urbains, peu concernés par cette mesure.

«La situation de nos membres est difficile, confirme Yves Menoud, secrétaire patronal. Ce printemps, ils ont perdu du chiffre d’affaires qu’ils ne retrouveront jamais. Certains indépendants fonctionnent avec la caisse du jour. La disparition programmée de places de parking est vécue comme une complication de plus. Le discours officiel dit qu’il faut miser sur les structures locales, mais on ne cesse de leur mettre des bâtons dans les roues. On ne peut pas passer d’un modèle de société à un autre d’un claquement de doigts. Les choses doivent se faire en bonne intelligence.» Yves Gerber confirme: certains membres utiliseront le 27 septembre pour exprimer un ras-le-bol.

Le conseiller d’Etat a évidemment une vision opposée. La LMCE a été votée il y a déjà quatre ans, rappelle-t-il. «Les choses vont au contraire très lentement car nos adversaires font des recours systématiques qui durent des mois sur le moindre aménagement, rétorque-t-il. J’ai beaucoup de respect pour les entrepreneurs, je connais la difficulté de leur quotidien. Cette période covid est d’autant plus compliquée. Mais les aménagements que nous voulons mettre en place sont là pour proposer une alternative séduisante, ce qui leur sera profitable. Aujourd’hui, dans un bouchon de 100 véhicules, on ne retrouve pas 95 camionnettes et 5 voitures privées. C’est exactement l’inverse. Je veux rendre la LMCE efficace.»