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A Genève, les disputes d’un Conseil d’Etat qui dysfonctionne

Après la rupture de collégialité de Pierre Maudet à propos du budget 2020, son collègue Mauro Poggia riposte avec mordant. Les choses se gâtent à la tour Baudet et la droite est embarrassée

Il semble bien que le Conseil d’Etat genevois ne s’entende plus que sur une seule chose: siéger dans la même salle. La présentation du projet de budget 2020 sert de tonitruante démonstration. Pierre Maudet a en effet rompu la collégialité en expliquant samedi à la Tribune de Genève les raisons qui l’ont conduit à s’opposer à un budget jugé dispendieux, 590 millions de francs de déficit, critiquant l’inflation de postes de cadres dans les secrétariats généraux et l’appareil administratif. Depuis l’éclatement de l’affaire Maudet, les choses se gâtent sérieusement à la tour Baudet.

Les passes d’armes sont désormais publiques. Mauro Poggia s’étant vu reprocher par Pierre Maudet l’exploit de n’avoir engagé qu’un seul policier sur les 104 nouvelles personnes embauchées à la Sécurité, il a astiqué son collègue lundi sur un réseau social, non sans humour: «Un policier, un seul… mais quel policier! Je voulais le garder pour la bonne bouche, mais Pierre l’a découvert avant tout le monde […] Il se nomme Robocop.» Un commentaire assorti de l’illustration du fameux robot policier. Mais ces querelles ne sont pas de la science-fiction.

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«C’est redoutablement bien joué»

L’histoire est d’autant plus piquante que l’éclat provient justement de celui qui n’a plus voix au chapitre dans le gouvernement. Avec un département réduit à la portion congrue – l’économie – à la suite de l’affaire qui l’a conduit devant la justice, Pierre Maudet ronge son frein en attendant l’occasion de se manifester. C’est réussi. «Et redoutablement bien joué de la part d’un ministre très affaibli», avance un député PDC. «Il se rachète ainsi un capital sympathie même si, dans le sérail, personne n’est dupe.»

Derrière ce coup politique se cache en effet un message subliminal, que l’ancien conseiller d’Etat Guy-Olivier Segond décode ainsi: «Pierre Maudet montre que s’il était aux commandes, les choses se passeraient autrement. Il faut avouer qu’il prend encore beaucoup de place pour un marginal! Cela montre aussi qu’aucune personnalité forte ne se révèle dans ce gouvernement, malgré les qualités des six autres.»

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Une ambiance de cour d'école

Le président du PLR, Bertrand Reich, ne dit pas autre chose: «Il est stupéfiant de constater que malgré les mérites individuels il ne se passe plus rien au Conseil d’Etat depuis que Pierre Maudet n’est plus président. Je ne nie pas sa part de responsabilité dans cette situation. Mais prenez la culture, par exemple. Alors que la population a accepté à 83% l’initiative «Pour une politique culturelle cohérente à Genève», le Conseil d’Etat n’a rien proposé qu’un vague avant-projet en ligne.»

A l’absence de politique commune vient s’ajouter une ambiance de cour d’école. «Les passes d’armes sont révélatrices d’un fonctionnement du gouvernement en silo, préjudiciable à l’intérêt de Genève», estime le député PLR Cyril Aellen. «Pierre Maudet soutient le projet de législature dont il est le principal rédacteur, Mauro Poggia défend les postes appelés à renforcer son département. Mais pas les autres.»

L’affaire ravive les clivages au PLR

Le coup politique de Pierre Maudet met paradoxalement son parti dans une position inconfortable. Sur le fond, le PLR ne peut que souscrire à l’analyse de son ministre, qui rappelle que le Conseil d’Etat avait pris des engagements auxquels il ne se tient pas: «Le message de Pierre Maudet est clair et cohérent, résume Bertrand Reich, mais le porteur du message est problématique. Pour autant, nous ne devons pas renoncer à analyser ce qu’il dit au motif que c’est lui qui le dit.»

L’affaire semble pourtant de nature à raviver les clivages au sein du parti bourgeois, d’autant plus que certains y voient aussi une attaque contre leur seconde ministre, Nathalie Fontanet, chargée des Finances. Interrogée, celle-ci refuse de s’exprimer. Pas étonnant, au vu de son profil très institutionnel. A moins, murmure un député, qu’elle n’espère secrètement le régime des douzièmes provisoires – lorsque le budget ne trouve pas de majorité parlementaire et qu’il s’en tient à celui de l’année précédente, mois après mois –, ce qui serait un pari risqué.

«Il appartient aux députés de critiquer le budget»

Si le coup d’éclat de Pierre Maudet est vu comme une revanche sur sa mise à l’écart du gouvernement, il coupe l’herbe sous le pied à la députation de droite. Chef de groupe PLR au Grand Conseil, Yvan Zweifel admet «être d’accord avec le ministre sur le fond, mais pas sur la forme, car il appartient aux députés de critiquer le budget».

En attendant, plus personne ne doute du climat délétère qui doit présider aux séances du Conseil d’Etat. Et ce, malgré les dénégations de Mauro Poggia, qui répond à la charge de cavalerie de Pierre Maudet à sa manière florentine: «Nous ne sommes pas à couteaux tirés et je dis les choses avec humour. Pierre Maudet a le droit de dire ce qu’il pense, puisque la collégialité n’implique pas la coresponsabilité si l’opposition a été exprimée au sein du collège. Mais sachant que je me suis toujours efforcé de m’abstenir de toute attaque à son encontre, je suis d’autant plus intolérant aux attaques personnelles.» Rien ne dit que les uns et les autres aient tiré toutes leurs cartouches.

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