«Cette loi n'a rien de prohibitionniste.» L'adoption par le Grand Conseil genevois, jeudi soir, d'une loi interdisant la vente de boissons alcoolisées dans les stations-service et les commerces de location de cassettes vidéo suscite des réactions pour le moins contrastées. Si certains kiosquiers et quelques députés crient au scandale, le conseiller d'Etat Pierre-François Unger tempère: «Cette loi, élaborée par les députés, visait à moderniser et à rendre plus compréhensible une loi datant de 1892. Il s'agissait aussi de clarifier une loi d'application de la législation fédérale.»

Approuvée par la gauche et l'UDC ainsi qu'une partie de la droite, la loi vise à protéger les jeunes des abus d'alcool. «Depuis dix ans, nous assistons à l'explosion des problèmes d'alcool chez les jeunes. Cela se traduit par des troubles de comportement, une croissance des accidents», déplore le chef du Département de l'action sociale et de la santé. Une majorité du Grand Conseil a donc voulu légiférer non seulement pour limiter le nombre de points de vente d'alcool à l'emporter fréquentés par les jeunes, mais aussi pour interdire cette vente entre 21 heures et 7 heures du matin dans les kiosques et autres dépanneurs.

«Consommation compulsive»

Rapporteur de la commission parlementaire de la santé, l'UDC Gilbert Catelin explique l'objectif de la loi: «En ciblant sur les stations-service et les commerces de location de cassettes vidéo, nous nous attaquons à la consommation compulsive des jeunes.»

Au vu du vote du Grand Conseil, ce sont bien les intérêts de santé publique qui ont primé sur ceux relatifs à la liberté de commerce. Pierre-François Unger justifie cette priorité: «L'aggravation des problèmes d'alcool chez les jeunes doit nous inciter à ne pas leur tendre la main en leur proposant de l'alcool sur un plateau.» La députée socialiste Laurence Fehlmann-Rielle pense qu'il est temps de donner un message «un peu plus clair» à la société et de ne pas utiliser le «prétexte de la liberté de commerce» pour ne prendre aucune mesure pour réduire l'attrait de l'alcool.

Alors que l'impôt spécial sur les alcopops entrera précisément en vigueur le 1er février, la nouvelle loi genevoise arrive toutefois un peu comme un cheveu sur la soupe. Les kiosquiers et dépanneurs, par exemple, s'escriment. D'autant que, pour se battre pour leur survie, ils ont eu tendance à accroître leur offre en vendant également des alcools bien après 21 heures. Alain Meylan ne manque pas, de son côté, de souligner un paradoxe: «Une loi fédérale interdit déjà de vendre de l'alcool distillé aux mineurs et de l'alcool fermenté aux moins de 16 ans. Que cette législation fédérale ne fonctionne pas est une chose. Mais créer une loi cantonale pour compenser le fait qu'une autre ne fonctionne pas n'est pas satisfaisant.» Le député libéral se dit par ailleurs choqué qu'on procède à une interdiction générale alors qu'on cherche à cibler la mesure sur les jeunes.

Si l'interdiction de vente d'alcool dans les stations-service suscite moins de remous – elle existe aussi dans d'autres cantons comme celui de Vaud –, certains pensent que la présente loi sera facilement contournée. Le parlementaire radical et médecin Pierre Froidevaux pense qu'elle ne «modifiera pas quoi que ce soit dans le comportement» des jeunes concernés par la mesure et n'éradiquera pas le problème de l'alcool. C'est précisément sous l'angle de l'aptitude de la loi à atteindre son objectif que certains évoquent déjà le problème de sa constitutionnalité.