Genève n’est pas connue pour son amour du consensus. Il aura fallu l’intervention de la gent canine pour fédérer des élus de tous bords. Jeudi, un comité déconcertant a défendu devant la presse et dans une agitation peu commune l’abolition de l’impôt sur les chiens. Alliant des députés de la droite populiste à la gauche radicale, à la notable exception des socialistes et des Verts, il veut à tout prix conserver la suppression de cet impôt, votée par le Grand Conseil en mars 2019. Alors que des référendaires tiennent à son maintien. C’est que le sujet, soumis en votation le 9 février, est d’importance mineure mais hautement émotionnel.

La suppression de cet impôt n’est en effet pas de nature à ruiner l’Etat, ne rapportant au canton et aux communes que 2,1 millions de francs par an. Il en coûte aux propriétaires d’un chien la modeste somme de 100 francs par an (dont la moitié pour la commune) et de 140 francs pour un deuxième, quand le coût annuel moyen se situe à 1200 francs. Genève n’est, et de loin, pas un enfer fiscal pour les cabots. Selon une étude de Comparis, un Zurichois débourse 200 francs, un Bâlois 320 francs pour un deuxième chien.

50 millions de recettes par an

Cet impôt rapportant à la Suisse 50 millions de recettes par an, on peut en conclure que l’ardeur autour de cette cause vient d’ailleurs: au sein du comité, tous ou presque sont d’heureux propriétaires de chiens, expliquant au passage que l’amour entre l’homme et le toutou dure depuis 10 000 ans. Ce qui fait dire à la députée MCG Danièle Magnin, très investie, que «taxer ce lien est immoral». «Keep calm and carry on», pourrait lui suggérer la couronne d’Angleterre, à elle qui possède un cavalier king charles, «le chien de la reine Victoria»!

Dix mille ans de parfait amour, donc. Ce serait le comble qu’«un socialiste vexé d’avoir perdu au Grand Conseil et qui a lancé un référendum» parvienne à porter l’estocade à un couple aussi durable. Le député UDC Stéphane Florey, responsable du comité pour l’abolition, donne le ton, mordant, lui, le propriétaire d’un berger belge malinois – mais n’allez pas lui rappeler que, malheureuse coïncidence, c’est un chien de cette race qui aurait mortellement blessé sa maîtresse dans le canton de Fribourg: «Cet impôt est discriminatoire, puisque le chien est le seul animal de compagnie imposé.» Introduit en Grande-Bretagne à la fin du XVIIIe siècle, puis en France pour lutter contre les chiens errants, aboli depuis, il existe en Suisse depuis 1848.

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Un «rôle de compagnon»

Manuel Alonso Unica, ancien socialiste, préside le Mouvement de défense des propriétaires de chiens de Genève. Avec son fidèle staffordshire bull-terrier, «un chien vivace, musculeux, un peu vilain et qui peut faire peur», il n’a rien perdu de sa fibre de gauche: «Le chien n’est pas un objet de luxe. Il a passé du rôle d’outil de sécurité à celui de compagnon de retraités, d’enfants, de gens en situation de précarité ou de handicap, pour lesquels il est un facteur de lien social.» Le MCG Thierry Cerutti ne dit pas autre chose, lui qui possède un boston terrier, à l’allure robuste mais au tempérament doux: «Les personnes âgées seraient les premières touchées. Il est temps de supprimer cet impôt antisocial!» Même discours pour le député UDC Christo Ivanov, maître d’un saint-bernard qu'il emmène fréquemment en week-end en Valais.

Des arguments que partagent nécessairement les députés d’Ensemble à gauche Jean Batou et Pierre Vanek, lesquels ne se sont toutefois pas déplacés. Pas plus que les députés PLR Simon Brandt et Natacha Buffet-Desfayes. Joint par téléphone, Jean Batou, qui n’est pourtant pas un fanatique des baisses d’impôts, explique: «J’en conviens, la somme est symbolique.

Mais une vingtaine de communes parmi les plus favorisées du canton ont renoncé à percevoir cet impôt. C’est donc doublement injuste.» Derrière l’argument raisonné, il insiste aussi sur le rôle affectif du chien, le berger belge de sa fille ayant joué un rôle crucial en termes de responsabilisation et d’éducation: «Je suis convaincu que la rage anti-chiens due aux crottes est le reflet du goût helvétique pour le propre en ordre, sans considération pour le rôle du chien dans l’histoire de l’humanité.»

Les chats, eux, tuent les oiseaux

Cette inclination hygiéniste pourrait cependant se manifester dans les urnes, car les propriétaires de chiens sont souvent accusés de ne pas ramasser les déjections de leurs protégés, et les amendes sont rares. «Il suffirait de contrôler, en application de la loi sur les chiens. Mais il ne faut pas faire d’amalgame avec l’impôt!» tonne Stéphane Florey. Suit une levée de boucliers contre les chats qui cumulent les déprédations, jusqu’au carnage des oiseaux. A ceux qui rappellent que l’Etat doit investir dans les infrastructures pour chiens – parcs ou caninettes – Thierry Cerutti répond que l’Etat débourse aussi pour les parkings de vélos, lesquels ne sont pas taxés.

Des arguments qui ne tiennent pas, pour le député socialiste Romain de Sainte Marie, partisan du référendum lancé par des membres du PS, des Verts, du PDC et du PLR: «Cet impôt n’est pas symbolique pour les communes, qui sont furieuses. Ce sont elles qui assument l’essentiel des prestations de voirie, de nettoyage, de caninettes.»

Quant à la défense des plus démunis, le socialiste peut dormir tranquille: «Cette suppression ne changera rien pour les bénéficiaires de l’aide sociale qui continueront d’obtenir, contrairement à ce que prétend le comité, 500 francs par an pour leur chien.» Il va sans dire que le député n’en a pas. Voilà une votation qui verra des gens de même bord se regarder en chiens de faïence, et des adversaires politiques se trouver copains comme cochons.