Le système de milice a atteint ses limites, les élus ne parviennent plus à faire leur travail. A Berne, comme dans la plupart des cantons, une même plainte ne cesse de s'élever des bancs des législatifs. A Genève, le Grand Conseil a donc décidé, en mai dernier, de doter chaque groupe parlementaire d'un poste d'assistant. Ce dernier est au service des députés, mais rémunérés par l'Etat qui verse désormais 50 000 francs par an à cet effet dans l'escarcelle de chaque parti. Premiers à avoir désigné leurs collaborateurs, les démocrates-chrétiens et l'Alliance de gauche ont entamé l'année nouvelle avec ce renfort apprécié, les radicaux et les socialistes leur ont emboîté le pas, tandis que les écologistes choisissent, ces jours-ci, celle ou celui qui les secondera. Seuls les libéraux font bande à part (voir ci-dessous). Vendredi dernier, ils ont décidé de renoncer à cette innovation qu'ils avaient combattue au Grand Conseil.

«C'est passionnant!» Olivier Mutter, 24 ans, licencié en économie politique et diplômé de l'Institut de hautes études internationales (HEI), est ravi d'avoir été choisi pour faciliter la tâche des élus socialistes. «Je viens de débuter, alors j'en suis encore à m'organiser. Je plonge dans les mémoriaux du Grand Conseil, je répertorie les sites intéressants sur internet, j'assiste aux caucus et je prends des contacts avec les députations des autres cantons pour savoir si dans tel ou tel domaine ils ont déjà planché…» Militant du parti – il est conseiller municipal à Meyrin –, Olivier Mutter prépare-t-il aussi une future élection au Grand Conseil?:«Le plan de carrière, ce n'est pas mon genre. J'ai l'occasion de me rendre utile par mon travail. Pour l'instant, ça me suffit.»

Au PDC, c'est un «ticket» composé du président et du vice-président des Jeunes démocrates-chrétiens qui est au service des députés. Amis depuis le Cycle d'orientation, Pierre-Antoine Gobet et Chris Monney, tous deux étudiants à HEI, avaient présenté une candidature commune. «Ce travail, c'est l'idéal pour le militant qui veut s'investir et l'étudiant en sciences politiques qui veut voir comment on «fait» concrètement de la politique», résume Chris Monney. «C'est aussi la possibilité d'échanger des idées avec beaucoup de gens et pas seulement à Genève», ajoute Pierre-Alain Gobet qui s'est rendu récemment à Fribourg pour s'informer de la manière dont ce canton tente de limiter son déficit budgétaire.

Les nouveaux assistants parlementaires ne sont pourtant pas tous issus du sérail politique. Ainsi Fabienne Gautier, 34 ans, assistante de l'Alliance de Gauche: «Mon milieu, c'est plutôt celui de la culture, j'ai, par exemple, collaboré au Festival de la Bâtie. Mais j'ai été attirée par la variété des sujets que j'aborde maintenant et qui nous concernent tous». Dans un rire, elle ajoute: «ce n'est pas mon expérience politique qui m'a valu mon engagement!». Parmi ses attributions, figure notamment la coordination entre les trois mouvements de l'Alliance, une tâche qui réclame du doigté.

Au parti radical, qui, comme le PDC, a choisi la formule du deux quarts temps, ni Caroline Meier, 25 ans, assistante de sciences politiques à l'Université, ni Serge Guertchakoff, journaliste indépendant de 34 ans, ne possèdent leur carte du parti. Caroline Meier qui sera surtout chargée d'établir des dossiers pour les députés, a postulé par intérêt intellectuel: «J'avais envie de concret, de sortir des travaux universitaires souvent solitaires. J'ai débuté à la mi-mars, alors je n'ai pas encore été très sollicitée, mais cela ne saurait tarder.» Quant à son collègue, Serge Guertchakoff, un journaliste indépendant de 34 ans, il a jusqu'ici principalement suivi les débats au Parlement pour «Le Genevois», l'organe du parti.

«Jamais nous n'aurions pensé que cet emploi suscite un tel intérêt!». Dans tous les partis, la surprise a été de taille. Mis au concours le plus souvent par le biais d'annonces dans les journaux internes, les postes d'assistants parlementaires ont déclenché une véritable vague de CV qui est venue s'échouer sur les bureaux des chefs de groupe. Les partis les plus sollicités? Le PS (85 candidatures), puis les écologistes (une soixantaine).

Au-delà du nombre, les partis genevois ont été aussi impressionnés par la qualité des candidats. Ils étaient souvent polyglottes, détenteurs de licences et de thèses, forts d'expériences à l'étranger. Le signe d'un regain d'intérêt envers la politique? Réalistes, les politiciens genevois expliquent plutôt cet afflux de candidatures par les difficultés rencontrées par les jeunes diplômés sur le marché du travail. Même si ces postes, nouveaux et variés, ont de quoi tenter des esprits curieux de la chose publique.

Promoteur de l'idée des assistants parlementaires, Olivier Lorenzini (PDC) est ravi de voir son idée se concrétiser. «Cela fait des années que des propositions visant à faciliter le travail des députés s'entassent dans les tiroirs. Tout le monde est d'accord pour dire que cela ne peut pas continuer comme ça, mais, à chaque projet d'envergure, les objections du style «ce n'est pas le moment», «ça coûte trop cher» pleuvent.». Le député a d'ailleurs dû batailler ferme.

Au sein de son propre parti, Olivier Lorenzini n'avait pas réussi à convaincre son chef de groupe, Claude Blanc, qui, en mai dernier, a voté «non» à cette innovation. «J'estimais que ce n'était vraiment pas le moment d'augmenter les dépenses» explique ce dernier qui, en raison de sa fonction, est désormais celui qui transmet les desiderata des élus PDC à Chris Monney et Pierre-Antoine Gobet… Beau joueur, Claude Blanc reconnaît que cette solution a finalement du bon et qu'elle facilite réellement le travail des élus.

Encore en rodage, les assistants parlementaires et les députés sont actuellement en train de définir les contours de cette nouvelle fonction que chaque parti va modeler sur ses besoins. Rédaction de notes de synthèse, contacts avec des députations de cantons voisins, conseils juridiques, archivage… Les besoins sont multiples. «Il ne faudrait surtout pas que nos assistants deviennent de simples machines à rédiger des lois ou des motions», avertit le chef du groupe radical Bernard Lescaze. «Extérieurs au milieu parlementaire, ils arrivent avec un regard différent du nôtre sur le Grand Conseil, notre travail de député. Cette collaboration qui démarre sera une expérience qui devrait être enrichissante aussi bien pour eux que pour nous.»