La salle était comble et le suspense total. Au final, Erwin Sperisen n’a pas réussi à faire douter sérieusement les juges genevois de son implication dans les assassinats des sept détenus de la prison de Pavon. Certes, l’ancien chef de la police nationale du Guatemala échappe cette fois-ci à la perpétuité. En raison des zones d’ombre qui subsistent sur son rôle de «cerveau» du plan criminel, la cour a opté, «non sans hésitations», pour le degré moindre de la complicité et l’a condamné à une peine privative de liberté de 15 ans. L’intéressé n’a pas été arrêté à l’issue de l’audience. Il reste en liberté provisoire, avec des mesures de surveillance. Un recours au Tribunal fédéral est programmé.

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D’entrée de jeu, la défense pouvait se faire du souci. «Il n’y a pas de théorème imposant un acquittement», souligne la présidente Alessandra Cambi en faisant référence aux plaidoiries de Mes Giorgio Campa et Florian Baier et à leur interprétation optimiste de l’arrêt du Tribunal fédéral. Bien au contraire. La Chambre pénale d’appel et de révision, appelée à rejuger cette affaire, a examiné les éléments importants et les points litigieux, notamment le rôle de Javier Figueroa, le bras droit d’Erwin Sperisen. «Avec retenue et prudence», puisque ce dernier a été acquitté en Autriche.

«Totalement invraisemblable»

Une fois encore, la cour n’a pas cru à la version d’un Erwin Sperisen dépassé par les événements ou trompé sur les réelles intentions de cet escadron d’hommes armés et cagoulés, dont faisaient partie certains de ses plus proches conseillers. L’explication selon laquelle ceux-ci étaient venus en tenue paramilitaire pour faire un audit est qualifiée de «totalement invraisemblable». Le chef de la police arborait comme eux un ruban bleu et avait d’ailleurs demandé qu’on le tienne au courant de tout ce qui se passait.

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Certes, le verdict relève que «les circonstances exactes de la mort des sept victimes ne sont pas établies», pas plus que la présence d’Erwin Sperisen dans la maison du narcotrafiquant Jorge Batres au moment de son exécution. Toutefois, la décision précise que le prévenu était nécessairement informé du plan parallèle consistant à éliminer les détenus les plus influents et qu’il n’a pris aucune mesure pour empêcher les tueurs d’entrer. Son fidèle lieutenant, Javier Figueroa, «faisait bien partie du commando». Sur le film de cet assaut, on voit ce dernier «assister à l’arrivée d’une victime dans la propriété et laisser faire tandis que retentissent les coups de feu».

«Contribution essentielle»

L’absence de toute réaction d’Erwin Sperisen lorsqu’il constate la présence des corps exclut la possibilité qu’il ait été induit en erreur par son bras droit. Le fait qu’il ait permis la manipulation des scènes de crime afin de faire croire à un affrontement est un indice supplémentaire de sa connaissance des crimes. Aux yeux de la cour, Erwin Sperisen ne s’est de loin pas contenté de laisser opérer le commando. «Il a apporté une contribution essentielle en favorisant la mise en place des circonstances permettant le passage à l’acte» et «il a conforté les tueurs dans l’idée qu’ils pouvaient agir sans crainte».

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Le verdict relève encore qu’Erwin Sperisen «a couvert toute l’opération de son autorité» et que son rôle va ainsi au-delà d’une simple complicité. Cela étant, la cour constate aussi que des zones d’ombre subsistent. Il n’est ainsi pas établi que le chef de la police était bien «le cerveau» de cette opération de nettoyage social et qu’il a participé à l’élaboration du plan macabre. «En définitive, on se trouve en présence d’un cas limite de complicité ou de coactivité». Le doute devant profiter à l’accusé, les juges lui ont attribué un rôle un peu plus secondaire.

«Circonstances atroces»

Quant au deuxième volet du dossier, l’exécution de trois fugitifs au cours d’une opération baptisée «Gavilan», la cour a considéré que le procureur Yves Bertossa avait retiré son appel en renonçant à requérir la culpabilité sur ce point. L’acquittement prononcé en première instance, faute d’éléments concrets, n’a donc pas été réexaminé.

Pour fixer la peine, les juges ont retenu la très grande gravité de la faute. Des hommes ont été «éliminés comme des animaux nuisibles alors qu’ils étaient placés sous la protection de l’Etat». Ces détenus ont été tués dans «des circonstances atroces» et «leurs dépouilles traitées sans aucun égard».

La cour relève encore la collaboration «exécrable» du prévenu et souligne son incapacité à évoluer et à prendre de la distance avec ses actes. Même dans le contexte particulier du Guatemala, où l’avènement difficile de la démocratie et la violence extrême de la criminalité peuvent influencer les valeurs, la cour estime qu’il y avait un pas à ne pas franchir.

Le premier jour des débats: A Genève, Erwin Sperisen préfère se taire face à ses juges


Les dates essentielles d’une affaire mouvementée

Mars 2007: Erwin Sperisen, chef de la police nationale civile du Guatemala depuis 2004, démissionne après l’assassinat de parlementaires salvadoriens par des policiers qui seront eux-mêmes supprimés en prison. Il s’envole pour Genève où réside son père, diplomate à l’OMC.

De 2007 à 2009: Deux plaintes sont déposées contre lui en Suisse par des ONG, dont Trial.

Août 2010: Les autorités guatémaltèques lancent un mandat d’arrêt international contre Erwin Sperisen et 18 autres personnes, dont Carlos Vielmann, l’ancien ministre de l’Intérieur, réfugié en Espagne. Binational en raison de ses origines soleuroises, Erwin Sperisen ne peut être extradé depuis la Suisse, mais il peut être jugé ici pour des crimes commis à l’étranger.

31 août 2012: A la demande du Ministère public genevois, la police arrête Erwin Sperisen sur le parking d’un centre commercial. Son domicile et son véhicule, protégés par l’immunité de son père, ne pouvaient être investis.

Janvier 2014: L’enquête est bouclée et le prévenu est renvoyé devant le Tribunal criminel. L’instruction (11 interrogatoires du prévenu, 14 témoins entendus et 4 commissions rogatoires internationales) s’est déroulée dans une ambiance «délétère», dira un arrêt de la Chambre pénale de recours, marquée par cinq demandes de récusation du procureur et des menaces de plaintes contre les témoins. Au Guatemala, un subordonné est finalement condamné à 35 ans de prison.

15 mai 2014: Le premier procès s’ouvre à Genève dans une ambiance électrique. Une quinzaine de témoins vont défiler à la barre.

6 juin 2014: Erwin Sperisen est reconnu coupable des sept assassinats de Pavon, dont l’un commis de ses propres mains, et condamné à la prison à vie. Il est en revanche acquitté sur l’autre volet, l’exécution de trois fugitifs de la prison El Infiernito. Malgré l’existence d’indices troublants, le tribunal estime ne pas être en possession d’éléments concrets (notamment les relevés d’appels entre le chef et ses hommes) permettant de l’impliquer directement.

4 mai 2015: Le procès en appel s’ouvre à Genève. Aucun témoin n’est cité à la barre.

12 mai 2015: Erwin Sperisen est reconnu encore plus coupable. La cour retient les 10 assassinats mais n’est pas convaincue qu’il a tué de ses propres mains le dénommé Chocobolas. Il est à nouveau condamné à la prison à vie. Le jugement souligne la gravité extrême des actes. Dix hommes maîtrisés et sans défense ont été criblés de balles, laissés agonisants pour certains d’entre eux. La décision relève aussi la détermination considérable de ce chef de la police dont la fonction était de garantir la légalité de l’action de l’Etat et qui a versé dans la terreur pour imposer l’autorité du gouvernement qui l’avait nommé.

12 juillet 2017: Le Tribunal fédéral rend son arrêt et donne partiellement raison à la défense. Mon-Repos valide une bonne partie des faits tout en admettant que les juges ont pris des libertés avec la solidité des preuves ou encore avec les droits procéduraux. L’affaire doit être rejugée et la motivation revue.

22 septembre 2017: Le Tribunal fédéral accepte un nouveau recours contre la détention provisoire. La présidente de la cour cantonale ordonne la libération provisoire du prévenu moyennant certaines mesures de surveillance.

16 avril 2018: Le troisième procès d’Erwin Sperisen s’ouvre devant la Chambre pénale d’appel et de révision.