il était une fois

Quand Genève était dans le réseau de la pensée libérale

La Fondation Bodmer expose Les livres de la liberté, les grands ouvrages qui ont fondé historiquement l’idée qu’on se fait aujourd’hui du droit de chacun à être reconnu comme libre

Il était une fois

Un milieu genevois

La Fondation Bodmer tient ouverte jusqu’au 13 septembre son exposition sur Les livres de la liberté, consacrée aux grands textes qui ont fondé et popularisé la pensée politique libérale depuis les Lumières. On y perçoit les enchaînements de circonstances qui ont mis Genève sur la carte intellectuelle européenne et américaine des XVIIIe et XIXe siècles. L’historien Bernard Lescaze, qui a œuvré comme commissaire scientifique de cette exposition, dessine les connexions du réseau de penseurs libéraux de l’époque avec la gourmandise du Genevois jamais rassasié des œuvres de sa ville.

C’est d’abord le juriste et conseiller d’Etat genevois Jean-Jacques Burlamaqui dont les Principes du droit naturel, édités en 1747, seront diffusés en Angleterre et dans les colonies américaines où ils influenceront les futurs présidents Adams et Jefferson. Les indépendantistes s’appuieront en effet sur l’autorité de Burlamaqui pour légitimer leur opposition aux impôts décrétés par le parlement britannique. La qualité de l’impression de son traité par l’éditeur genevois Barrillot fera d’ailleurs une telle impression sur Montesquieu que celui-ci commandera chez lui en 1748 la première version de De l’esprit des loix.

C’est surtout vers la fin de l’Empire français et des événements autour de 1814-1815 que se constitue un réseau libéral dont Genève est un pôle actif. On y trouve le pasteur Etienne Dumont, arrivé à Paris en 1785 dans l’atelier intellectuel du comte de Mirabeau, écrivant ou corrigeant des discours du révolutionnaire français. Un fragment de sa fameuse harangue contre l’esclavage porte l’écriture du Genevois: «Ah, fasse que le génie tutélaire de l’humanité […], que cette religion de la liberté se répande sur toute la terre, qu’elle fasse trembler tous les imposteurs et qu’elle venge la nature humaine des impiétés de la tyrannie.»

A la mort de Mirabeau, en 1791, le même Dumont se rend en Angleterre où il se lie au philosophe du droit Jeremy Bentham, le précurseur du libéralisme dans toutes ses dimensions d’origine, liberté individuelle, liberté d’expression, liberté économique, séparation de l’Eglise et de l’Etat, droit des femmes, abolition de la peine de mort, etc. Ce corpus d’idées fait forte impression sur certaines personnalités genevoises, dont l’économiste Jean de Sismondi ou le juriste Pierre-François Bellot, qui vont tenter, avec Dumont de retour d’Angleterre après la chute de Napoléon, de rédiger une constitution libérale pour Genève. Sans succès, hormis deux astuces juridiques notables dues à l’initiative de Dumont: les députés auront le droit 1. d’amender les lois et 2. d’entendre et donc d’en discuter les motifs, obligatoirement exposés devant eux.

Sismondi, de son côté, travaille sur l’économie politique, introduisant avec ses Nouveaux Principes d’économie politique l’idée de la redistribution des richesses et d’un rôle régulateur de l’Etat. L’entreprise lui vaut les critiques des libéraux et les risées de Marx. Le débat, en tout cas, touche l’entier de l’intelligentsia européenne. Il est relayé par la Bibliothèque britannique, un périodique fondé en 1796 à Genève par Marc Auguste et Charles Pictet.

Collabore à cette revue à la fois scientifique et littéraire le premier traducteur de Malthus en français, Pierre Prévost. L’homme est ami de Germaine de Staël comme de François Guizot, l’ancien élève du collège Calvin qui deviendra ministre sous la Monarchie de Juillet. Un Guizot qui nommera le Genevois d’adoption Pellegrino Rossi au Collège de France, comme successeur de Jean-Baptiste Say à la chaire d’économie politique.

Sismondi et Dumont sont en correspondance constante en France avec Guizot et en Angleterre avec John Stuart Mill, l’auteur en 1848 des Principes d’économie politique où il dénonce la croyance selon laquelle le progrès matériel s’accompagnerait automatiquement d’un progrès social. La science économique ne s’applique selon lui qu’à la production de biens et de services mais non au champ de la répartition, qui est de l’ordre de la politique, de l’Etat et de la société.

Le moment fort du milieu libéral genevois dans son réseau international se situe à la charnière de l’Ancien Régime et des nouvelles formes que prendront les institutions politiques avant de se stabiliser autour du principe démocratique contemporain. Il est clairement animé par le moralisme protestant, ce qui reste du religieux quand la croyance s’est estompée. Il est porté par des élites intellectuelles hostiles au peuple comme «masse» mais amies du «bien commun» dont elles se proclament les interprètes.

Les routes se séparent quand il s’agit de cette interprétation. Un John Stuart Mill ne partage pas les idées du Genevois Ernest Naville devenu conservateur après la révolution de 1846, sauf sur la représentation proportionnelle qu’ils voient les deux comme un progrès. L’Anglais ne lésine jamais sur la liberté. La Fondation Bodmer expose un billet de sa main sur la liberté d’expression dans lequel il pose que la confrontation d’opinions divergentes ne peut que faire triompher la vérité sur l’erreur. Le document avait été acquis par Stefan Zweig, qui l’a cédé à Martin Bodmer.

Il y a cent ans, en septembre 1915, se tenait à Zimmerwald la réunion informelle des socialistes internationalistes (ornithologues pour la police bernoise), sur l’attitude à adopter à propos de la guerre. Un certain Lénine y participait. Allait bientôt s’ouvrir un nouveau et immense chapitre de l’histoire des libertés qui pénétrerait toutes les sociétés et tous les courants de pensée, de la gauche à la droite. Les chapitres anciens présentés à la Fondation Bodmer y serviraient tout au long de référence. Et l’adresse de Genève de point de rencontre pour les élites d’Etat chargées d’en apaiser les effets.

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