En trois mois d’intervalle, le fils de Rinat Akhmetov, l’homme le plus riche d’Ukraine, s’est offert deux villas à Collonge-Bellerive, dans le canton de Genève, pour un montant de 104 millions de francs. Agé de 31 ans, Damir Akhmetov a acquis entre décembre 2020 et mars 2021 les 20 000 mètres carrés de deux parcelles adjacentes, dont l’une s’ouvre sur le Léman. Le bâti totalise environ 1000 m2 en surface et davantage en sous-sol.

Le jeune homme, qui occupe des postes à responsabilité dans l’empire industriel et minier paternel dont les ramifications s’étendent à Genève, bénéficie sans doute d’un permis d’établissement C. Cela expliquerait comment il a pu, en tant que ressortissant d’un pays non membre de l’Union européenne, acquérir ces deux biens immobiliers, à 60 et 44 millions. Selon une porte-parole de System Capital Management (SCM), le groupe qui l’emploie et chapeaute l’empire de son père, cet investissement reflète «son attachement de longue date à la Suisse». Cette holding a aussi fait parler d’elle à la suite de l’achat, en janvier 2020, de la villa Les Cèdres, la plus chère de France, à 200 millions d’euros, à Saint-Jean-Cap-Ferrat.

Un self-made-man influent

Fils d’un mineur, Rinat Akhmetov, comme nombre d’oligarques, a édifié son patrimoine lors des privatisations consécutives à la chute de l’URSS, au point de détenir la 327e fortune mondiale, estimée à 7,2 milliards de dollars par le magazine Forbes. Il est aussi le président du Chakhtar Donetsk, l’un des seuls clubs de football d’Europe de l’Est se hissant régulièrement dans les phases finales de la Ligue des champions. Il possède aussi une fondation qui porte son nom et qui affiche l’ambition d’«éliminer les problèmes sociaux pressants» en Ukraine.

Son influence lui a valu cet aphorisme, relayé par la presse locale: «Si vous êtes le président de l’Ukraine, Akhmetov a besoin de vous, et si vous êtes le président de l’Ukraine, vous avez besoin d’Akhmetov.» D’après les médias ukrainiens, ce pro-russe, résidant à Donetsk dans la région sensible du Donbass, a été proche de plusieurs chefs d’Etat, dont Viktor Ianoukovitch, renversé lors de la révolution de Maïdan en 2014. Par ailleurs, l’actuel premier ministre du gouvernement de Vladimir Zelensky, Denys Shmyhal, a été cadre chez SCM entre 2017 et 2019.

Le groupe précise à cet égard que Rinat Akhmetov n’a jamais été en relation d’affaires avec Viktor Ianoukovitch. De la même manière, l’oligarque n’avait jamais rencontré Denys Shmyhal avant qu’il ne soit désigné chef du gouvernement.

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L’immense richesse de Rinat Akhmetov se concentre dans SCM, qui détient des participations dans les médias, les télécoms, la finance, l’immobilier, le transport et le commerce de détail. Mais ce sont surtout ses actifs métallurgiques et miniers, dans le charbon, l’acier et l’électricité, qui font de lui un acteur incontournable en Ukraine, avec ses sociétés Metinvest International et DTEK.

Premier employeur en Ukraine

Cette dernière emploie son fils Damir Akhmetov, qui a étudié durant son adolescence à l’école privée du Rosey, à Rolle, avant d’obtenir un master en finance à Londres. Selon le groupe, il aurait conduit avec succès plusieurs opérations financières d’envergure aux Etats-Unis et en Europe.

DTEK, qui envisage de devenir neutre en carbone d’ici à 2040, dispose, comme Metinvest, d’une filiale à Genève. Toutes deux sont dotées d’un capital de 50 millions de francs et actives dans le commerce de matières premières. Parmi les administrateurs figurent des Ukrainiens et des représentants d’une fiduciaire locale, dont les bureaux hébergent DTEK.

A elle seule, la holding néerlandaise de Metinvest a dégagé au premier semestre 2021 un bénéfice net de 2,7 milliards de dollars. L’ensemble du groupe compte plus de 200 000 employés à travers le monde. Il est le premier employeur en Ukraine et celui qui y paie le plus d’impôts, précise le groupe.

Un ancien administrateur controversé

A Genève, l’ancien président de Metinvest International SA, Felix Blitshteyn, avait fait couler beaucoup d’encre lors de la révolution de Maïdan. Il a même été condamné en 2017 par le Département fédéral des finances pour violation des sanctions à l’encontre de l’Ukraine, comme l’avait révélé Gotham City. Il avait laissé s’évaporer à l’étranger les fonds d’une autre société qu’il administrait, Mako Trading SA, et qui appartenait au fils du président ukrainien déchu, Alexandre Ianoukovitch.

SCM indique qu’après avoir employé Felix Blitshteyn durant les années 2000, ce dernier a poursuivi sa carrière de manière indépendante et que son statut d’ancien dirigeant de Metinvest ne saurait constituer une preuve de la proximité entre Rinat Akhmetov et la famille Ianoukovitch.

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Dentiste de formation, Alexandre Ianoukovitch a pu se constituer une fortune de 100 millions de dollars en trois ans grâce à Mako Trading, spécialisée dans le trading de charbon. Dès 2014, il a été poursuivi à Genève, tout comme son père. Sollicité, le Ministère public indique que la procédure a été suspendue quatre ans plus tard, et qu’il a transmis à Kiev des informations dans le cadre de l’entraide judiciaire. Les bureaux de DTEK Trading à Genève avaient également été perquisitionnés, sans que ses dirigeants soient inquiétés.

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Par le passé, Rinat Akhmetov a embauché comme consultant Paul Manafort, célèbre pour avoir été le responsable de campagne de Donald Trump en 2016. Condamné pour avoir dissimulé les quelque 60 millions de dollars engrangés en Ukraine, Manafort a été un temps soupçonné par le procureur spécial américain Robert Mueller d’avoir partagé des données électorales avec l’oligarque dans le cadre de son enquête sur une éventuelle influence russe sur le scrutin présidentiel aux Etats-Unis. Rinat Akhmetov a fermement nié avoir joué un quelconque rôle dans ce cadre, indiquant qu’il a employé l’Américain il y a plus de 15 ans, bien avant qu’il ne se mette au service de Donald Trump.