Conseil d'Etat

A Genève, la gauche se prend à rêver, la droite doute

Le PDC sortant Luc Barthassat est relégué au neuvième rang, la socialiste Anne Emery-Torracinta est sauvée du désastre qu’on lui prédisait. Deux surprises qui ouvrent le jeu pour le deuxième tour

Cette première image du Conseil d’Etat est la promesse de tous les possibles. Des rêves comme des désillusions. Pierre Maudet est élu dès le premier tour, le MCG Mauro Poggia, le PDC Serge Dal Busco et le Vert Antonio Hodgers réalisent d’excellents scores. Mais deux surprises de taille viennent ouvrir le jeu: la sortie de route du PDC Luc Barthassat, qui se classe au neuvième rang, derrière la PLR Nathalie Fontanet et la socialiste Sandrine Salerno. Ainsi que le bon score de la magistrate socialiste Anne Emery-Torracinta, qui se classe cinquième, et dont beaucoup prédisaient qu’elle allait mordre la poussière au vu des affaires qui ont entaché sa fin de législature.

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Rien n’est perdu, et il n’est pas question que je me retire pour le second tour. On est parti à cinq, on arrivera à cinq.

Luc Barthassat, conseiller d'Etat PDC

«Après les attaques dont j’ai été la cible, je me demandais ce qui allait se passer, commente Anne Emery-Torracinta, tout sourire. Mais sur les stands de campagne, j’ai souvent entendu les gens me dire que cet acharnement était ridicule. Il a malheureusement empêché qu’on discute vraiment de mon bilan.» Paradoxalement, la magistrate sortante a peut-être bénéficié, sur la dernière ligne droite, d’un ras-le-bol populaire face à ce qui a pu être perçu comme une animosité médiatique.

Si l’une rit, l’autre pourrait pleurer. Mais ce n’est pas le style de Luc Barthassat: «Rien n’est perdu, et il n’est pas question que je me retire pour le second tour. On est parti à cinq, on arrivera à cinq.» Rien n’est moins sûr. Du magistrat motard au franc-parler, on disait qu’il était assis sur un solide socle de popularité. Mais ce soutien prend dimanche des allures de village Potemkine. Le style n’est peut-être pas seul en cause. Au vu du score des Verts (+5) au Grand Conseil, son résultat est sans doute aussi la manifestation d’un désaveu de son bilan, dans un département où d’autres avant lui se sont cassé les dents. Il n’est pas sûr que son énergie et sa volonté affichées soient suffisantes pour lui sauver la mise au second tour. Du coup, il devient une méchante épine dans le pied de l’Entente.

Un deuxième siège est désormais à portée de main. Cela va remotiver les camarades.

Carole-Anne Kast, présidente du PS

Ces deux résultats redonnent des couleurs à la gauche et font douter l’Entente. «Un deuxième siège est désormais à portée de main, estime Carole-Anne Kast, présidente du PS. Cela va remotiver les camarades.» Arrivé sixième juste derrière Anne Emery-Torracinta, Thierry Apothéloz devance la PLR Nathalie Fontanet. Quant à Sandrine Salerno, arrivée huitième, elle ne compte pas s’accrocher à sa candidature, conformément à sa promesse: «J’ai dit que si j’arrivais troisième, je me retirerais. Je m’y tiens, sauf si l’Alternative devait en décider autrement.»

L'analyse de Romain de Sainte Marie pendant le dimanche électoral:

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C’est à l’assemblée des délégués d’en décider lundi. Mais, forte de ce souffle porteur, la volonté de briguer une majorité pourrait désormais tenter l’Alternative. Et la présidente du PS n’exclut pas de partir avec l’extrême gauche: «Si Ensemble à gauche devait vouloir lancer Jocelyne Haller [ndlr: arrivée 14e], le PS sera partant.» Sage ouverture, car nul doute qu’Ensemble à gauche, galvanisé par ses neuf sièges alors que le parti craignait de ne pas atteindre le quorum, saura se souvenir d’un lâchage du PS une fois installé au parlement.

Faut-il sauver le soldat Barthassat?

Au PLR, on se trouve devant un paradoxe. Score canon au Grand Conseil (+4), mais incertitude au Conseil d’Etat, avec un jeu désormais très ouvert. L’élection d’entrée de jeu de Pierre Maudet complique la tâche du parti, car il ne sera plus la locomotive escomptée. Et Nathalie Fontanet est devancée par deux socialistes. Elle n’est pas déçue pour autant: «Comme je pensais que les sortants seraient reconduits, j’ambitionnais le septième siège. Mon résultat est donc conforme à mes attentes, même si je n’avais pas anticipé le score de Luc Barthassat.»

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Quoi qu’il en soit, il y a désormais urgence à serrer les rangs et à surmonter les divisions qui pourraient apparaître au sein de l’Entente. Autour d’une question fort simple mais hautement conflictuelle: faut-il sauver le soldat Barthassat? Très tôt en début d’après-midi, et sans attendre les consultations entre partis, le président du PDC, Bertrand Buchs, annonçait la couleur: «Le PLR n’a pas le choix, car Nathalie Fontanet ne fait pas un score suffisamment bon. La gauche n’est pas loin, elle peut présenter quatre candidats et les faire passer.» Et si le message n’était pas assez clair, il menace: «Si le PLR ne soutient pas à 100% notre candidat, le PDC ne votera pas pour les siens.»

«C’est la coalition la plus unie et la plus enthousiaste qui l’emportera.»

Cyril Aellen, chef de groupe du PLR

Pour le parti bourgeois, c’est un piège. Faut-il maintenir les quatre candidats restants ou en retirer un en route? On voit mal le parti appeler à voter deux PDC et une seule PLR. On le voit tout aussi mal maintenir son candidat Alexandre de Senarclens, classé dixième. Lequel s’était constitué challenger en toute connaissance de cause, en soutien à son parti et à l’Entente, et ne verra pas de problème à se retirer le cas échéant. Quoi qu’il en soit, le PLR ne va pas s’épargner une discussion avec ses cousins PDC. «Car la question de Barthassat doit être posée, ne serait-ce que pour purger un éventuel débat», estime Nathalie Fontanet.

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«On peut se retrouver avec une majorité de droite, une majorité de gauche, ou pas de majorité du tout, résume Cyril Aellen, chef de groupe du PLR. Du coup, c’est la coalition la plus unie et la plus enthousiaste qui l’emportera.» Si une Entente divisée a tout à perdre, la solution qu’elle trouvera ne la met pas à l’abri des vieilles rancœurs partisanes, qui pourraient amener des électeurs PLR à biffer le démocrate-chrétien en mauvaise posture pour bétonner le deuxième siège PLR. Et l’inverse. Réponse le 6 mai prochain.

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