L’état de grâce n’aura pas duré. Citée en exemple pour avoir profité du déconfinement pour renforcer les déplacements à vélo, Genève sombre à nouveau dans la guerre des transports. De fait, les pistes cyclables provisoires installées par le ministre de la Mobilité Serge Dal Busco braquent plus que jamais les fronts, entre automobilistes mécontents et cyclistes gonflés à bloc. Lundi soir, le conflit s’est encore envenimé: près de 2000 personnes ont manifesté à vélo autour de la plaine de Plainpalais pour soutenir la politique des autorités. L’affrontement se prolonge sur internet, où deux pétitions circulent: l’une pour supprimer les aménagements, l’autre pour les étendre, qui affichait mardi trois fois plus de signatures récoltées en à peine vingt-quatre heures.

Profiter de la crise Covid-19 pour repenser la mobilité au moment où les contacts dans les transports publics sont à éviter, c’est plein d’entrain que Serge Dal Busco a présenté son concept provisoire fin avril. Quelques coups de peinture plus tard, Genève se réveillait avec 7 km de pistes cyclables supplémentaires, forcément pris sur les routes. Il n’en fallait pas plus pour déterrer la hache de guerre entre adeptes de la petite reine et grosses cylindrées.

Une chronique du camp des cyclistes: Genève, la ville aux vélos, c’est maintenant

«Coup dur pour les entreprises»

A droite, les critiques féroces pleuvent pour dénoncer une «politique fondée sur une alternance de louvoiements et de coups d’éclat», des «mesures prises dans la précipitation et sans consultation» qui n’ont qu’un effet: congestionner des artères déjà très fréquentées. «On crache à la figure de celles et ceux qui utilisent les transports individuels. La honte. Je suis écœuré de tant de dédain et de mépris de la part des autorités», s’indigne sur Facebook le conseiller national PLR Christian Lüscher, photo à l’appui.

«Ces aménagements sont un coup dur pour les entreprises qui redémarrent, entre les camionnettes de livraison immobilisées et les clients pris dans les bouchons, le message est catastrophique», renchérit le président du PLR Bertrand Reich, qui raconte s’être lui-même retrouvé bloqué sur le quai Wilson. Sur le fond, il affirme revendiquer un «vrai plan de mobilité douce», fruit d’une «large concertation entre les milieux économiques, les partis et les associations». Les députés PLR vont d’ailleurs déposer une résolution dans ce sens, qui demande également le retrait des aménagements provisoires. «Tout le monde n’habite pas au centre-ville, s’il faut des zones piétonnes et des pistes cyclables, il est impératif de garder les axes majeurs dégagés, au risque de bloquer toute la ville.»

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«La droite a une bataille de retard»

De son côté, Olivier Gurtner, président de Pro Vélo Genève, salue le «courage politique des autorités qui osent innover». A ses yeux, la volonté populaire en faveur de la mobilité douce s’est exprimée à plusieurs reprises: «Entre les manifestations pour le climat, le résultat des Verts aux dernières élections municipales et l’initiative 144 «pour la mobilité douce» acceptée en 2011 mais toujours pas appliquée, le signal est clair, affirme celui qui est aussi conseiller municipal socialiste. La droite a une bataille de retard sur ce dossier.» Quid des aménagements après l’échéance de 60 jours? «Le Conseil d’Etat devra évaluer ce qui a fonctionné ou pas et proposer des mesures pérennes. N’oublions pas qu’en ville de Genève, 41% des ménages n’ont pas de voiture.»

Sous le feu des critiques émanant de son propre camp, Serge Dal Busco déplore le retour d’un «conflit stérile» à l’heure où la crise demande des concessions de part et d’autre. Un «chaos total» provoqué par le retour en masse des automobilistes sur les routes, c’est précisément ce qu’il voulait éviter. «Pour accompagner la reprise progressive de l’activité économique, il a fallu trouver une alternative aux quelque 800 000 déplacements quotidiens habituellement réalisés en transports en commun, détaille-t-il. Les pistes cyclables résolvent en partie ce problème. Sortons des réflexes idéologiques en matière de mobilité et soyons pragmatiques.»

«Situation d’urgence»

Face à la fronde, le ministre affirme néanmoins être prêt à faire des ajustements. «Nous observons la situation et l’adaptons au quotidien, précise-t-il. La régulation des carrefours va notamment être modifiée sur le quai Wilson. A terme, un projet de double piste cyclable sur le modèle du quai Gustave-Ador devrait être avalisé par le Conseil municipal.» Quant au «manque de concertation», Serge Dal Busco juge l’accusation facile: «N’oublions pas que nous sommes dans une situation d’urgence, la concertation a ses limites.»

Les Genevois se prononceront cet automne sur l’assouplissement de la loi sur la circulation routière, qui prévoit notamment que les projets urbains supprimant des places de parking fassent l’objet d’une compensation. Un vote périlleux. «La campagne risque d’être plus compliquée que prévu, reconnaît Serge Dal Busco. Le Conseil d’Etat aurait pu rester dans l’attentisme et ne pas prendre de risques en prévision de cette votation, il a au contraire privilégié l’action.»