Curabilis, la prison pour délinquants perturbés

Genève Les lieux ont été inaugurés vendredi mais l’exploitation prendra du temps

Visite guidée au sein des pavillons

Le contraste est saisissant. A côté de Champ-Dollon, la décrépie et la surpeuplée, il y a désormais Curabilis, le rutilant et vaste établis­sement concordataire destiné aux délinquants perturbés et dangereux. Inaugurée en grande pompe vendredi, cette prison à forte valeur thérapeutique, selon la défi­nition désormais martelée par les autorités, n’est pas encore opérationnelle. L’ouverture échelonnée des différentes unités débutera fin avril. Mais les locaux inutilisés ne resteront pas vides longtemps. Pierre Maudet, conseiller d’Etat chargé de la Sécurité, envisage sérieusement d’y transférer une trentaine de détenus «ordinaires» afin de soulager la grande voisine de son entassement. Ces pensionnaires inattendus ne resteront pas ­au-delà de 2016, a-t-il promis.

Florian Hübner, le directeur de Curabilis, s’est fait le guide des subtilités de cette structure pavillonnaire ultra-sécurisée (400 caméras de surveillance sur le site), construite en cercle autour d’un anneau central. Quatre unités sont destinées à l’exécution des mesures (traitement institutionnel ou internement). Celles-ci accueilleront 62 condamnés en tout, dont le crime est en lien avec l’état mental et pour qui des soins laissent présager une diminution du risque de récidive. Cinq places sont réservées pour les femmes. Chaque unité a sa couleur et chaque cellule aussi. Il n’y a pas de barreaux aux fenêtres mais des vitres blindées dont le détenu peut ouvrir une ­petite partie – ornée d’une voie lactée – pour sentir l’air du dehors.

Ces cellules, de 15 m2, sont équipées d’un lit, d’une étagère, d’une télévision, de WC et d’un lavabo. Les portes des cellules ont été conçues de telle manière qu’elles permettent une certaine autonomie du détenu et un contrôle qui ne soit pas trop envahissant tout en restant efficace. Il a fallu installer des filets de sécurité pour pallier les risques induits par les puits de lumière. Un balcon fumeur a été installé et les repas seront pris en commun pour favoriser les ­relations. Chaque unité dispose d’un espace extérieur pour la promenade. Une grande salle de sport trône au centre de Curabilis.

Deux autres pavillons de 15 places chacun viennent compléter la structure. Le premier est l’Unité hospitalière de psychiatrie pénitentiaire (UHPP), qui devrait investir les lieux à la fin du mois et qui est destinée à l’accueil de tout détenu en phase de crise aiguë. Contrairement à ce que peut laisser penser le règlement du Conseil d’Etat et à ce que Mauro Poggia, ministre de la Santé, en avait dit, il n’est pas prévu d’envoyer des ­personnes très atteintes mais non détenues à l’UHPP, en vertu du seul droit civil. «Un malentendu», précise Mauro Poggia, tout en ajoutant qu’une situation exceptionnelle pourrait toujours se produire si un patient devenait trop ingérable et inquiétant en hôpital psychiatrique.

Le dernier pavillon devait accueillir La Pâquerette avant que la mort brutale d’Adeline ne fasse trembler l’ensemble du système. C’est désormais avec le sigle beaucoup moins bucolique d’US (pour unité de sociothérapie) qu’une ­approche communautaire sera proposée aux futurs volontaires désireux de se remettre en question. Ces délinquants lourdement condamnés, souffrant généralement de désordres graves de la personnalité les rendant impulsifs, violents et asociaux, bénéficieront d’un espace avec des ateliers de menuiserie, de boulangerie et de céramique.

Impossible d’évoquer le pénitentiaire sans ses coûts. La facture du bâtiment s’élève à quelque 90 millions de francs. Egalement présent à la conférence de presse, le ministre des Finances, Serge Dal Busco, s’est dit lui-même «surpris par la qualité des immeubles». En prévision d’un avenir budgétaire difficile, le grand argentier a appelé à plus de modération lorsqu’il s’agira de penser les futures infrastructures.

Quant aux coûts de fonction­nement, ils seront forcément élevés. Entre les soignants et les agents de détention, ce ne sont pas moins de 200 collaborateurs qu’il faudra engager au final. Si l’Etat les trouve. Sur cette question du coût quotidien par détenu, Pierre Maudet reste plutôt flou. Le prix officiel, facturé 550 francs au canton placeur, est un calcul dépassé qu’il faudra revoir, a relevé le conseiller d’Etat. «De toute évidence, le coût réel sera beaucoup plus élevé. Le double ou le triple, difficile de savoir. C’est plutôt le double», dira-t-il.

Le nouveau Service de médecine et psychiatrie pénitentiaires, qui aura un rôle central à jouer dans l’établissement, a été le grand absent de cette présentation et des discours officiels qui ont suivi. Le docteur Hans Wolff, son responsable, n’a pas pris la parole mais il a pu entendre Mauro Poggia rappeler aux professionnels de la santé tout le mal qu’il pensait du secret médical en prison. Pas sûr que cette posture facilite les candida­tures, qui font encore défaut pour donner à Curabilis tout son sens.

«De toute évidence, un détenu coûtera beaucoup plus que 550 francs par jour; le double ou le triple»