Relations Suisse-Russie

«La Genève internationale est un aimant à espions»

Depuis quelques semaines, les incidents diplomatiques entre la Suisse et la Russie se multiplient. Décryptage de la situation avec Alexandre Vautravers, expert en sécurité à l’Université de Genève

Début septembre, les journaux britanniques révélaient que deux officiers des services secrets russes suspectés d’avoir joué un rôle dans l’affaire d’empoisonnement de l’ancien agent double Sergueï Skripal et de sa fille avaient séjourné de multiples fois à Genève dans les mois ayant précédé l’attaque. Quelques jours plus tard, on apprenait que deux espions russes présumés avaient été arrêtés aux Pays-Bas ce printemps et renvoyés en Russie pour avoir voulu espionner le laboratoire bernois de Spiez, qui participe à l’enquête sur l’affaire Skripal.

A la lumière de ces révélations, le Département fédéral des affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur de Russie pour protester contre une «tentative d’attaque» alors qu’Ignazio Cassis qualifiait la situation d’«intolérable». En réponse, le Kremlin a convoqué à son tour mardi les ambassadeurs suisse et néerlandais pour dénoncer des «accusations infondées». Analyse de cette escalade par Alexandre Vautravers, expert en sécurité au Global Studies Institute de l’Université de Genève.

Le Temps: La Suisse est-elle un eldorado pour espions?

Alexandre Vautravers: Il n’y a rien de nouveau là-dedans. Personne ne conteste le fait qu’il y a de nombreux «espions» en Suisse. La Genève internationale, ses ONG et l’ONU sont des aimants à agents, ce n’est pas une surprise. La diplomatie et le renseignement ne sont pas cloisonnés et imaginer une Suisse ou une Genève internationale dépourvue d’espions est illusoire. Il y a toutefois une distinction importante à faire: le problème n’est pas d’appartenir à un service de renseignement mais de pratiquer des activités d’espionnage illégales.

Tous les gouvernements veulent avoir des contacts avec les services de renseignement étrangers. Si le renseignement russe enquête depuis la Suisse sur un réseau criminel originaire des pays de l’Est par exemple, cela n’est pas un problème en soi. Des collaborations régulières et intensives existent dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, le crime organisé ou la radicalisation, les trafics en tout genre, le blanchiment, voire les abus des droits humains. Mais s’il espionne le laboratoire de Spiez, là ça pose problème.

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Selon un rapport confidentiel réalisé pour le Conseil fédéral, un diplomate russe sur quatre serait un espion. Est-ce vrai?

C’est probablement plus que ça, mais là n’est pas la question. Il existe trois domaines très différents dans le renseignement. L’acquisition, l’analyse et la diffusion d’informations. Le premier domaine représente l’image stéréotypée que l’on peut se faire des agents de renseignement, les «James Bond», ceux qui ont recours à l’utilisation de moyens techniques ou encore au hacking. Toutefois la frontière est étanche entre ce terrain-là et les autres métiers du renseignement, notamment celui – beaucoup plus conventionnel – de l’analyse, dont les savoir-faire ou les processus se retrouvent dans des ONG, des entreprises ou des banques. La frontière est poreuse entre diplomatie et organisations internationales et les mêmes acteurs passent régulièrement de l’un à l’autre.

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Après la convocation par Moscou d’Yves Rossier, l’ambassadeur de Suisse en Russie, y a-t-il lieu de s’inquiéter d’un regain de tension entre les deux pays?

La convocation de M. Rossier représente une réponse codifiée du Kremlin suite aux propos tenus par Ignazio Cassis. La Russie est dans son bon droit lorsqu’elle demande quelques explications. Si les relations entre nos deux pays n’ont pas toujours été au beau fixe, la Russie a intérêt à garder la Suisse de son côté. Notre pays joue en effet un rôle important dans plusieurs dossiers qui intéressent de très près Moscou, comme le nucléaire iranien, la crise ukrainienne ou encore les armes chimiques en Syrie.

L’un des objectifs de Vladimir Poutine, recréer un système bipolaire ou multipolaire, donnerait par ailleurs un rôle important à une Suisse neutre et non alignée, espace de médiation entre l’Est et l’Ouest. De plus, deux processus de paix en Syrie, celui de Genève et l’autre sous leadership russe, sont en concurrence en ce moment. Les deux pays ont donc de bonnes raisons de continuer de communiquer l’un avec l’autre.

Peut-on parler d’une situation de retour à la guerre froide?

Nous sommes dans une période de durcissement des positions des uns et des autres. Les derniers développements entre Berne et Moscou s’inscrivent ainsi dans un «trend» de refroidissement des rapports qui a débuté en 2000 et s’est accéléré depuis 2012. Le parallèle avec une sorte de retour à la guerre froide – sous des modalités différentes – est donc possible. N’oublions pas que la Russie est toujours sous embargo suisse.

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