C’est sous les huées de la fonction publique en colère que le Grand Conseil genevois a entamé jeudi les préliminaires à son débat budgétaire annuel, qui s’annonce ardu. L’examen démarre vendredi matin et pourrait s’éterniser. Frappées par la crise du franc fort, les finances cantonales périclitent et tendent les rapports politiques. En l’état, le budget peut compter sur une majorité ténue, formée de quatre des cinq partis gouvernementaux: libéraux, radicaux, PDC et Verts. Les socialistes, eux, le rejettent, tout comme l’UDC et le MCG.

Genèse agitée

La manifestation des fonctionnaires n’a guère ébranlé le parlement. Frappés par les mesures d’austérité, 600 d’entre eux se sont réunis sous la pluie. L’appel au débrayage a été peu suivi: 40% des enseignants du primaire y ont pris part, selon leur syndicat. Le mouvement a aussi essaimé à la prison de Champ-Dollon ou à l’Office des automobiles et de la navigation. Le député libéral Pierre Weiss a jugé que les manifestants représentaient une part infime des collaborateurs de l’Etat, «peut-être ceux qui ne sont pas totalement nécessaires», poussant la socialiste Salima Moyard à se déclarer «dégoûtée».

Au cœur de la discorde, le budget cantonal 2012 a connu une genèse agitée. Sa première version, présentée en septembre par l’exécutif, affichait un déficit de 429 millions de francs. Cette mouture intégrait des hausses de charges obligatoires, comme la contribution genevoise à la péréquation fédérale, mais ne prenait pas encore en compte la gravité de la crise. Les sombres prévisions émises durant l’automne menaçaient de propulser le déficit dans le voisinage du demi-milliard. Le gouvernement a revu sa copie: le 23 novembre, il présentait une planification révisée, avec 437 millions en chiffres rouges, grâce à des coupes et des nouvelles recettes.

La Commission parlementaire des finances a voué deux longues séances à une réfection de ce budget, avant de biffer ses travaux antérieurs et d’achever ses retouches en une journée, sur la base d’une nouvelle proposition, plus austère, du Conseil d’Etat. Le déficit s’est alors adouci, à 352 millions.

L’un des ingrédients du miracle provient de deux régies publiques. L’aéroport sera prié de céder au moins 30 millions de ses bénéfices à son propriétaire, l’Etat. Lequel ponctionnera aussi les Services industriels genevois (SIG), via la redevance sur l’usage du domaine public. L’exécutif envisageait un prélèvement annuel de 20 millions dès 2013, mais la somme a pris l’ascenseur: la majorité des députés a voté jeudi une saignée de 60 millions pour l’an prochain. En commission, l’argentier David Hiler a dit s’attendre à un tumulte dans les mairies genevoises, qui possèdent 45% des SIG: il prévoit donc une loi ultérieure pour générer «des flux plus équilibrés». Jugée cavalière envers les communes, la méthode choque le PS et l’UDC, qui craignent aussi que les SIG ne puissent plus investir. Le MCG aurait, lui, souhaité une ponction plus forte.

Du côté des coupes, les fonctionnaires et une partie des employés du secteur subventionné sont appelés par les députés à renoncer à leur annuité. Le Grand Conseil va plus loin que le gouvernement, qui ne souhaitait biffer qu’une demi-annuité et qui espère convaincre le parlement avec une nouvelle économie: on réduirait la rétribution que l’Etat verse aux entreprises qui prélèvent l’impôt sur la paie de leurs employés.

On a aussi raboté, ou augmenté moins que prévu, les moyens dévolus aux institutions subventionnées, comme l’hôpital, l’université ou les EMS. D’un point de vue global, les coupes sont plutôt des non-hausses: les dépenses de l’Etat continuent de grimper, mais à un rythme moins rapide. Le budget permet de financer la réforme du cycle d’orientation et d’augmenter les moyens de la justice et de la police.

Frein à l’endettement

Un vote du budget ne mettra pas fin aux débats financiers. Pour guider le retour à l’équilibre à l’horizon 2014, et obtenir un déficit plus présentable de 236 millions l’an prochain, l’exécutif a publié en novembre un plan quadriennal, incluant des hausses fiscales qui ont déjà fait l’objet de projets de loi. Ces mesures étant à la fois soumises au feu vert du parlement et du peuple, leurs effets ne sont pas compris dans la planification soumise au vote des députés ce vendredi. Mais le Conseil d’Etat, à majorité bourgeoise, n’a pas l’aval de la droite parlementaire pour alourdir la fiscalité. Genève risque donc de se retrouver face au frein à l’endettement dont il s’est doté: le peuple serait appelé à choisir entre une hausse d’impôt ou une coupe dans les prestations.