Retraites

Genève joue sa caisse de pension à la roulette russe

La gauche veut contrecarrer le projet de loi du Conseil d’Etat sur la Caisse de prévoyance de l’Etat de Genève. La bataille finira dans les urnes. Réactions de candidats à l’exécutif

Rien n’est trop risqué devant la promesse d’une formidable empoignade. Pas même la mise en jeu des quelque 4 milliards de la Caisse de prévoyance de l’Etat de Genève (CPEG). Il y a quelques jours, la gauche n’a pas hésité à jouer un coup de poker sur ce sujet litigieux. Fâchée par le projet de loi du Conseil d’Etat sur la recapitalisation de la caisse, qu’elle estime contraire aux intérêts des fonctionnaires, elle est parvenue à faire voter, en Commission des finances, son propre projet. Grâce au soutien du MCG, qui, lorsqu’il s’agit de défendre la fonction publique, vote avec elle, le doigt sur la couture du pantalon. Ce projet de loi devrait être traité le 26 avril au Grand Conseil, avant que le nouveau parlement ne se déploie. Son succès dépendra de quelques indépendants qui pourraient faire pencher la balance en sa faveur.

«Notre projet coûte moins cher que celui du Conseil d’Etat»

En quoi se distinguent ces deux projets? Celui du Conseil d’Etat, dans sa volonté de recapitaliser à 80%, en partie via le mécanisme de prêt simultané, passe à la primauté des cotisations. Un système qui protège les prestations d’une baisse du taux technique et que la majorité des caisses de retraite de droit public suisses ont adopté. Celui de l’Asloca, du Cartel intersyndical et de députés socialistes et d’Ensemble à gauche prévoit une recapitalisation à 75%, le maintien de la primauté des prestations et la cession des terrains du projet immobilier Praille-Acacias-Vernets (PAV) à la CPEG pour construire du logement à loyer abordable. Dans l’intervalle – le PAV n’est pour l’instant qu’une promesse –, un prêt simultané avec un taux d’intérêt de 2,5% fera le relais. «Notre projet préserve les rentes des employés de l’Etat, coûte 1 milliard de moins que celui du Conseil d’Etat et créera du logement», résume Marc Simeth, président du Cartel.

«Jouer au poker avec l’argent de 69 000 employés»

Ce coup de poker cache un message politique aux électeurs, qui dépasse largement l’avenir de la CPEG. En substance: votez de manière à éviter une majorité de droite au Grand Conseil, sinon les retraites des fonctionnaires seront menacées et le PAV confié aux promoteurs voraces. «C’est un jeu dangereux, commente Jacques Folly, président de l’Union des cadres de l’administration cantonale, qui était favorable au projet du Conseil d’Etat moyennant des amendements, avant que les négociations ne capotent. Je veux bien jouer au poker avec mon argent, mais pas avec celui de 69 000 employés. Car si aucune solution n’est trouvée, ce sera au conseil d’administration de la CPEG de prendre les décisions qui s’imposent, et elles pourraient faire plus mal.» Quoi qu’il en soit, le conflit frontal est programmé. Car, à gauche comme à droite, on assure qu’en cas de victoire du projet concurrent un référendum sera lancé.

«Alimenter une baignoire qui se vide»

Qu’en pensent les candidats au Conseil d’Etat? Au PLR, du mal, évidemment. Alexandre de Senarclens: «Ce projet de la gauche ne prévoit aucune réforme. Il propose au contraire de continuer à alimenter une baignoire qui se vide, en refusant de passer à la primauté des cotisations. Ensuite, il ne prévoit aucun équilibre de l’effort, puisqu’il en décharge les fonctionnaires. Et ce sont à nouveau les contribuables qui, dans quelques années, passeront à la caisse.»

Mais pour le député socialiste Alberto Velasco, ces arguments cacheraient le vrai motif du courroux bourgeois, à savoir le transfert des terrains du PAV que le PLR ne voudrait pas voir échapper aux milieux immobiliers: «Faux, rétorque Alexandre de Senarclens, le transfert d’actifs de l’Etat à la CPEG s’est déjà fait. Je n’ai pas d’opposition de principe. En revanche, faire de la CPEG un promoteur immobilier est à tomber à la renverse, du point de vue de la gouvernance. Ce n’est pas son métier. Sans parler du fait que ce serait dangereux en termes de diversification des risques.» Pour lui, ce projet de loi serait la conséquence du «dogmatisme du Cartel, qui pollue le reste de la gauche, laquelle ne prend plus ses responsabilités».

«Aucune raison de faire cadeau du PAV aux fonctionnaires»

S’il dit vrai, il est une députée d’Ensemble à gauche qui échappe à cette contamination. Connue pour son franc-parler, Magali Orsini, candidate au Conseil d’Etat, ne tortille pas. Et tant pis si elle fâche son camp en ne soutenant pas son projet: «Il n’y a aucune raison de faire cadeau du PAV à une seule catégorie, les fonctionnaires, sans contrepartie. Car la cession de ces terrains à la CPEG appauvrirait le patrimoine de l’Etat.» C’est dit.

En revanche, la candidate socialiste au Conseil d’Etat Sandrine Salerno se garde bien de se prononcer sur le fond du projet et renvoie tout le monde dos à dos: «Ce vote marque un désaveu cinglant des méthodes suivies par le Conseil d’Etat. S’agissant d’un dossier qui concerne des dizaines de milliers de collaborateurs, un accord avec les partenaires sociaux est indispensable. Le fait que la Commission des finances arbitre me semble un très mauvais signal. Un signal qui fragilise les espérances de retraite des collaborateurs car il y a fort à parier que les partis désavoués lanceront un référendum.»

La socialiste revêt le costume de conseillère d’Etat pour offrir sa solution: «Je pense qu’il y a urgence à reprendre la discussion avec les partenaires sociaux et à arriver à un accord. Une caisse se gère de manière paritaire, l’accord devrait suivre le même parcours consensuel et non être livré en pâture au Grand Conseil ou au peuple.» C’est pourtant le chemin qui se dessine, à moins que les élections de dimanche ne viennent calmer les ardeurs.

Publicité