Taxe de 50 francs votée au Conseil national pour désengorger les urgences des hôpitaux suisses. Initiative pour la revalorisation d’un métier clé pour les premiers soins portés aux patients. Les infirmières et les infirmiers sont au cœur d’un sujet qui préoccupe la classe politique suisse: les coûts de la santé et la hausse continue des consultations aux urgences. Emmanuel Vaudaux a été infirmier pendant treize ans aux urgences des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Au moment où il quitte ce service, nous jetons avec lui un regard dans le rétroviseur pour mieux comprendre la réalité d’un métier hors norme.

La pire de ses nuits comme urgentiste? Dans ce travail, il n’y a ni barème, ni degré, encore moins de classement, répond notre infirmier. Il y a, par vagues, ces instants de profond désarroi auxquels succèdent une soudaine effervescence puis une accalmie. Prendre alors sa pause comme on entre en trêve avec ces fous rires dans une salle de garde, des confidences parfois et un repas au lance-pierre. «C’est fou comme, dans ce métier, on oublie souvent de manger! Tu trottes pendant douze heures et au vestiaire tu te dis: «ben mince, je n’ai rien avalé», confie-t-il. Emmanuel Vaudaux, 47 ans, a rejoint le service des urgences en 2006 «pour la diversité des prises en charge». Il l’a quitté il y a deux mois «parce que j’ai eu le sentiment d’en avoir fait le tour, j’ai soigné, j’ai encadré, je voulais voir autre chose». Un peu d’usure aussi sans doute, face à l’engorgement qui partout frappe ces services.

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Stress post-traumatique

Emmanuel se souvient tout de même d’une «nuit spéciale». C’était en 2012. A 19h, il prend en charge un polytraumatisé qui, il l’apprendra par la suite, passera le reste de sa vie en fauteuil roulant. A 1h, une tentative de suicide par défenestration à cause d’une maladie pulmonaire de mauvais pronostic. A 5h, un jeune scootériste accidenté en France voisine. Etat de mort clinique, la réanimation n’a pas été poursuivie. «Avec le chef de clinique, je suis allé annoncer au père que son fils de 17 ans était décédé.»

Que se passe-t-il après? Rentrer à la maison et se coucher? Ranger cela dans un coin du cerveau? «Avec les collègues, on parle un peu, mais c’est surtout en famille que je raconte. Mais sur ce coup-là j’ai longtemps mal dormi, j’ai frôlé le PTSD.» Soit le trouble de stress post-traumatique, un syndrome associé aux guerres, aux catastrophes naturelles, à toutes les formes de violences, qui touche victimes et témoins. Confronté à la douleur, à la détresse humaine, un infirmier y est exposé. «Aujourd’hui, il y a un débriefing avec tous les soignants présents lors de la situation et un médiateur. La difficulté est que, sur le moment, on n’a pas souvent le temps de souffler, de comprendre ce qui vient de se passer, parce qu’il y a les autres patients. On se sent dans le devoir de poursuivre le travail. Le stress est ainsi évacué, pense-t-on. Mais le sommeil est agité, il y a des crises d’angoisse et on est irritable à la maison.»

Ces treize années d’Emmanuel Vaudaux aux urgences ne se résument pas à des coups durs et au marasme. Loin de là. Il a aimé le travail d’une équipe forcément soudée, il a composé avec les hauts et les bas, parle de gratitude et de ces accompagnants bouleversés qui disent merci avec les yeux. Pour sa fête de départ, 100 personnes ont répondu présent et ce fut joyeux comme peuvent l’être les célébrations dans le milieu hospitalier, entre paillardises et gags au goût douteux mais sans médisance. Un exutoire, somme toute.

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«Se rendre utile»

Emmanuel Vaudaux a choisi cette profession «pour [se] rendre utile». Un stage en service de psychiatrie à Prangins avec l’idée de se former à l’ergothérapie, puis des études d’infirmier assistant à Morges de 1994 à 1996. Une passerelle à la Haute Ecole de la santé La Source à Lausanne lui permet de décrocher un diplôme d’Infirmier généraliste en 2002. «Avec ça en poche, on peut travailler partout», dit-il. Direction les HUG «en neurologie vasculaire, les AVC [accidents vasculaires cérébraux], donc.» Puis en hématologie, avant de rejoindre les urgences en 2006.

De 2009 à 2010, il se forme aux soins d’urgence. Travail de pointe, à haute responsabilité. Un urgentiste possède davantage d’autonomie qu’un(e) infirmier(ère) des étages. «Des protocoles nous autorisent à prescrire un médicament sans avoir besoin d’ordre médical», relève Emmanuel, qui poursuit: «Nous déterminons le motif et le degré d’urgence, nous fournissons le motif d’hospitalisation et nous ventilons dans le bon secteur géographique. Nous faisons l’anamnèse, qui est le récit des antécédents d’un malade et l’historique de la douleur. Et évidemment, nous réalisons les premiers gestes techniques en box avec l’ensemble de l’équipe, le monitoring, la pose de perfusion, l’électrocardiogramme, les bilans sanguins, etc.»

Qui ne s’est pas rendu au moins une fois dans sa vie aux urgences, pour soi-même ou pour accompagner un parent? Souvenirs d’une attente souvent longue, d’un transfert d’un box à l’autre, de rideaux tirés, de bruits épars et étrangers, angoissants, d’un vieillard allongé sur un brancard et de sa main enserrant celle d’un proche qui interpelle le personnel, qui gentiment rassure mais est pressé.

De l'autre côté de la cloison

Emmanuel sait tout cela. Il est de l’autre côté de la cloison, dans le monde des soignants. Il explique: «Jusqu’à 200 personnes viennent chaque jour, il m’est arrivé de «trier» 40 patients entre 7h et 15h. Il y a dix ans, les matins étaient plus calmes; maintenant, à 7h, il arrive parfois que les entrées de la nuit ne soient pas encore écoulées.» Des chiffres fournis par les HUG concernant toutes les urgences (y compris pédiatriques et gynécologiques) corroborent ses propos: 89 000 admissions en 2017, 94 500 en 2018, déjà 81 500 pour la période janvier-octobre 2019. Motifs les plus courants: douleurs thoraciques et abdominales, problèmes respiratoires, crises d’angoisse, idées suicidaires, traumatismes d’un membre ou du crâne.

La conjoncture n’a certes rien à voir avec celle qui prévaut en France, où un mouvement de grève impacte depuis six mois 250 services, pour dénoncer le manque de moyens, les sous-effectifs et les bas salaires. Il reste que le contexte social et économique a changé en Suisse. «Les gens nous consultent comme naguère ils allaient chez leur médecin traitant, surtout une population jeune, qui n’en a pas, et des seniors aussi. La précarité a augmenté, on la rencontre. Et il y a internet: un symptôme et on clique, on s’auto-diagnostique et on file aux urgences avec la certitude de faire un AVC ou d’avoir un cancer de la peau. On ne passe plus par la case médecin de famille. Les urgences sont la garantie d’avoir accès à tout sans devoir prendre de rendez-vous, de la radio à toutes les spécialités médicales.»

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Stratégie de la dissuasion

Un groupe de travail a mené une réflexion pour réduire le temps passé aux urgences. Certains examens médicaux sont désormais pratiqués dans les services, ce qui libère des box parce que les patients montent plus vite en étage. Les urgences ne peuvent légalement pas renvoyer les patients. Une autre stratégie est donc la dissuasion. «On prend tout de suite en charge un problème respiratoire ou cardiaque. Par contre, on laissera entendre que l’attente pourrait être très longue pour une douleur au pied qui date de trois semaines, un ongle incarné ou un mal de tête apparu il y a un an», résume l’infirmier.

Aux urgences du CHUV, à Lausanne, un afflux d’étrangers très malades et sans statut légal, venant notamment de Géorgie, a été récemment observé. Sans que l’on parle de filière, la récurrence des pathologies laisse supposer qu’il y aurait une forme d’organisation. Genève échappe pour le moment au phénomène. Aux HUG, 52% des personnes hospitalisées sont de nationalité étrangère; parmi elles, 14% ne parlent par le français. Emmanuel Vaudaux a été formé au Babel Docteur, un outil numérique qui assure une traduction simultanée.

La formation est permanente tant les techniques de soins et les traitements évoluent. «Une fois par an, nous passons par le groupe de simulation, sans être prévenus de la date. On travaille en équipe et avec des jeux de rôle autour d’un mannequin et d’une pathologie. Une vidéo filme nos gestes, enregistre nos paroles. On est observés puis débriefés. C’est vraiment une mise en situation au plus près de notre quotidien avec des dérangements incessants, un patient qui hurle, un accompagnateur agressif, le téléphone qui sonne, une collègue qui a besoin de soutien.»

«Vidé»

Formation aussi à la détresse sociale, ces personnes à la rue qui refusent de se rendre dans les abris PC et cherchent la nuit un refuge à l’hôpital. «On appelle l’Unité mobile d’urgences sociales», précise Emmanuel. Violences de toutes sortes, conjugales notamment, qui imposent un constat des coups par un médecin et un appel à la police et à l’UIMPV (Unité interdisciplinaire de médecine et de prévention de la violence). On assiste à des coups également contre le personnel, surtout de nuit lorsque les sorties de boîtes sont très alcoolisées et tournent à la rixe. «Nos services de sécurité sont là normalement dans les deux minutes.» Emmanuel n’a jamais été frappé, mais maintes fois agressé verbalement. «On recense et on consigne ces insultes.»

Au bout de ses douze heures d’urgence, il sort «vidé», même si la tête est pleine. Des choses lui reviennent, comme des marqueurs: «Un jeune homme de 18 ans mortellement agressé à l’arme blanche, le couteau était planté dans la boîte crânienne. Le bras d’un ouvrier de chantier arraché par une pelle mécanique, il était resté conscient et son membre était déposé dans de la glace.» Scène plus cocasse propre au secteur hospitalier: «Un monsieur s’est présenté et a posé devant moi un sac en plastique. Il m’a demandé: «Vous pouvez analyser ça?» C’étaient des sous-vêtements appartenant à sa femme. Il m’a dit: «Je crois qu’elle me trompe.»

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Emmanuel Vaudaux est devenu infirmier IP manager en médecine. Il y en a 17 aux HUG. IP signifie «itinéraire patient». Une fonction créée en 2013 qui vise à optimiser la durée des hospitalisations et à aider les médecins et les infirmiers à anticiper les transferts et les sorties. Etre aussi la personne de référence pour un patient en termes de planification du séjour. «Ce suivi pointilleux du patient a permis de baisser la durée de l’hospitalisation de un à deux jours en moyenne», avance-t-il. Pas négligeable lorsque l’époque est aux économies. Emmanuel poursuit: «L’essentiel est que je reste présent au lit du malade.» Avec un peu de stress en moins.